Ni trop ni trop peu

J’ai toujours aimé les romans-fleuves : L’Iliade et L’Odyssée d’Homère, Les Misérables de Victor Hugo, Guerre et Paix de Tolstoï, La Roue rouge de Soljenitsyne, Loin de Chandigarh de Tarun Tejpal… M’immerger dans ces histoires au long cours, les retrouver chaque soir avec ce mélange d’habitude et de curiosité, en venir à côtoyer les personnages comme si je les connaissais personnellement, être débordé, quoi qu’il arrive, par l’imagination de l’auteur, son souffle, son élan. Redouter le moment où l’histoire s’achèvera, en rester orphelin sans oser entamer un nouveau livre à seule fin de ressentir encore un peu les ondes émises par l’épais volume à présent refermé. Le relire plusieurs années après et retrouver les mêmes émotions, la même envie de se laisser prendre dans les filets de ce redoutable manipulateur qu’est un grand romancier.

Dans de telles sommes, c’est l’histoire qui m’emporte, l’identification aux héros, la fascination pour cette plongée dans une réalité dépaysante, qu’elle soit historique ou exotique. En règle générale, je suis bon public : on m’embarque facilement. Toutefois, j’apprécie que la langue de l’auteur, son style apporte une coloration supplémentaire à son récit, qu’elle donne à la lecture un plaisir supplémentaire, sonore, poétique ; que ce flot de péripéties, de circonstances, d’images soit émaillé de trouvailles proprement littéraires, d’expressions ou de phrases, de passages entiers qu’on a envie de répéter à haute voix.

Ce n’est pas toujours le cas.

Je lis actuellement le roman médiéval de Ken Follett Les Piliers de la terre, best-seller mondial qui relate la construction chaotique de la première cathédrale gothique d’Angleterre au XIIe siècle. Une histoire pleine de retournements, de trahisons, de violences, enchaînés sans répit sur un millier de pages. Une chronique également très documentée sur l’époque, les modes de construction, l’univers des bâtisseurs, le règne féodal. La composition romanesque est parfaite pour mettre en permanence le lecteur en haleine, le surprendre, l’affliger chaque fois qu’il espère un dénouement positif, le relancer quand il désespère.

« Quand il vit un groupe de voyageurs marchant sur la route devant lui, son premier réflexe fut de retenir son cheval pour éviter de les dépasser, car il était seul et bien des détrousseurs de grand chemin n’auraient pas de scrupule à dépouiller un moine. Puis il reconnut deux silhouettes d’enfants et une de femme. Un groupe familial ne présentait guère de risque. Il mit sa monture au trot pour le rattraper. »
(Ken Follett, Les Piliers de la terre, Paris, Livre de poche, 2016, p. 123 – traduit de l’anglais par Jean Rosenthal)

Mais le style est pour ainsi dire inexistant : narratif, sans plus. Explicite, souvent trop, ne laissant pas d’équivoques, de zones d’ombre, à la manière de tant de films qui se contentent de transposer une histoire en images sans aucune invention visuelle. Ici, le récit est simplement mis en mots. Je suis suffisamment bon public pour ne pas m’en désoler. Je regrette simplement la platitude de cette écriture qui se contente de raconter.

Ce n’est pas du tout le cas, bien au contraire, d’un autre écrivain qui, lui aussi, a publié plusieurs gros romans historiques, sans un tel succès cependant : Pierre Pelot. Les histoires sont de même nature : immersion dans le moyen-âge du fond des campagnes ou le temps, plus mouvementé, des pionniers du nouveau monde au XVIIIe siècle. Des personnages en butte à leur destin, des sauvageries, des échappées. Mais ici, le style est omniprésent :

« Et le frisson encore, vague recommencée, non pas tant à cause du nom énoncé de l’endroit que du sien propre, son petit nom, Esdeline, qu’à prime face elle ne lui avait jamais entendu prononcer, et réflexivement pas plus lui que personne, sinon peut-être sa mère deux ou trois fois comme par inadvertance, presque par infraction. »
(Pierre Pelot, L’ombre des voyageuses, Paris, Éditions Héloïse d’Ormesson, 2006, p. 51)

C’est une combinaison savante entre des emprunts à la langue ancienne et des tournures sophistiquées qui crée des phrases mystérieuses, méandreuses, à relire plusieurs fois pour en comprendre le sens. Ici, le style fait obstacle au récit, il le met en suspens, il y introduit en permanence une diversion, comme si l’écrivain bataillait avec le narrateur, lui serrant le licol pour ne pas lui permettre de s’engouffrer au galop dans son histoire. Le lecteur suit ce trot hautement contrôlé en piaffant, comme le ferait un cheval, de se voir ainsi entravé dans son désir premier, enfantin, de connaître la suite.

De Pierre Pelot à Ken Follett, il y a soit trop de style, soit trop peu. J’endure plus facilement le second défaut que le premier. Probablement parce que la narration m’importe plus, me captive davantage, que son artifice littéraire, que l’on sent si présent dans quantité de romans français. Je lis surtout des auteurs étrangers dont le style me semble souvent plus puissant que précieux. La traduction y est peut-être pour quelque chose, mais comment savoir lorsqu’on ne parle ni russe, ni hindi ? Quant à lire les auteurs anglo-saxons dans le texte, cela reviendrait à refaire de la langue un obstacle, non pas pour comprendre le sens général, mais pour apprécier la finesse du vocabulaire ou des constructions de phrase. Il faut que la lecture ne rabote pas, qu’elle ne coûte pas en permanence un effort d’attention ou de compréhension. Alors du style oui, ô combien, mais point trop n’en faut.

4 réflexions sur “Ni trop ni trop peu

  1. As-tu lu « Les pierres sauvages » de Fernand Pouillon? pas un écrivain, mais un architecte qui fait vivre à son lecteur la construction d’une abbaye cistercienne au fond d’un vallon perdu, à travers le journal de son moine concepteur… Je ne saurais rien dire du style, mais cette lecture m’a captivée, il y a pas mal d’années!

    J'aime

      1. C’est bien Sylvain de me faire partager vos lectures. C’est mon plus grand regret de n’avoir pas le temps de lire, même plus jeune, et malgré la petite bibliothèque créée dans le restaurant que les clients apprécient j’espère qu’à la retraite j’aurai plus de temps. En tout cas, j’aime vos commentaires. A bientôt. Liliane

        J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.