Un souvenir sous la table

Photo : Sylvain Maresca

Voici le texte que j’ai eu le plaisir de voir interpréter hier au Théâtre Francine Vasse par deux comédiens très en verve :

Un souvenir sous la table

La table d’un grand repas de famille n’est pas débarrassée. Assiettes sales, verres encore à demi remplis, couverts en désordre, taches sur la nappe, miettes de pain… Les convives ont déserté la salle à manger pour s’égayer dans le jardin.

Au milieu de l’après-midi, la mère de famille revient s’asseoir. Elle pousse les assiettes pour déposer sur la table un épais volume relié, puis elle appelle son futur gendre avec un sourire gourmand sur les lèvres.

La mère – Mon petit Manuel, venez donc ici que je vous montre la famille.

Manuel, qui bavardait avec sa fiancée Nadine, la fille de la maison, s’approche sans empressement.

Nadine – Reprends une tasse de café, si tu ne veux pas t’endormir. Ça risque de durer longtemps.

La mère – Veux-tu te taire, mauvaise bête ! Si ce garçon doit entrer dans la famille, il faut bien qu’il apprenne à reconnaître qui est qui.

Nadine, s’adressant à Manuel – Un conseil, Manu : regarde attentivement chaque visage, car après tu auras droit à une interrogation écrite. En dessous de la moyenne, pas de mariage !

La mère – Nadine, veux-tu bien disparaître ! Mon garçon, n’écoutez pas cette langue de vipère et rapprochez-vous pour mieux voir. Je ne vais pas vous manger.

Manuel déplace sa chaise tout en lançant un regard désespéré à Nadine qui s’éloigne en riant.

La mère – Savez-vous que, dans cet album, il y a des photos qui ont plus de 100 ans ? Tenez, voici mon arrière…, attendez… oui, c’est ça : mon arrière-arrière-grand-mère Berthe sur le seuil de son auberge, en 1916. Son mari croupissait dans les tranchées, comme la plupart de leurs employés. Elle a tenu l’affaire et ne l’a plus lâchée, même après le retour de son homme.

Manuel – Elle n’a pas l’air commode.

La mère – C’était une maîtresse femme qui savait mener son monde.

Manuel – C’est curieux, la boucle de sa chaussure est défaite. Vous voyez là (il lui montre). C’est surprenant de la part d’une femme qui semblait tellement maîtresse d’elle-même.

La mère – Qu’est-ce que vous allez chercher ? C’est un détail sans importance. Considérez plutôt son regard : toute sa personnalité y est concentrée. Elle inspire le respect, non ?

Manuel – On dirait la reine d’Angleterre.

La mère, visiblement agacée par cette comparaison – Effectivement, c’était une reine à sa façon.

Manuel – Tout de même, elle aurait pu prendre le temps de reboucler sa chaussure pour les besoins de la photo.

La mère – Elle n’était pas femme à s’arrêter à ce genre de futilité. Bon, passons à autre chose.

Nadine passe derrière eux en jetant un coup d’œil à l’album.

Manuel – Ah, tu as déjà eu droit à l’aïeule Berthe. Maman te sort le grand jeu, l’entrée par les figures illustres de la famille. C’est une marque de considération, « mon petit Manuel » (imitant sa mère), c’est indéniablement une marque de considération.

Sa mère fulmine tandis qu’elle sort en riant.

La mère – Bon, je vais abréger, sinon Nadine ne va pas nous lâcher avec ses sarcasmes. (Elle saute de nombreuses pages de l’album.) Voici notre mariage, en 1985.

Manuel – Sacrée noce !

La mère – Vous pouvez le dire. Il y en avait du monde. Quatre frères et sœurs de mon côté, cinq du côté de mon mari, plus des cousins-cousines de partout. On avait réquisitionné la grange d’un oncle qui s’est révélée trop petite. Si bien qu’il a fallu installer des tables dehors. Heureusement qu’il n’a pas plu.

Manuel – Même le chat était de la partie.

La mère – Quel chat ?

Manuel – Vous ne voyez pas sa queue qui dépasse de sous le buisson ?

La mère – Non.

Manuel – Cette virgule tigrée, là, sur le bord de la pelouse.

La mère – Tiens donc… Je n’y avais jamais fait attention.

Manuel – Ça ne peut être qu’un chat. Toute cette agitation avait dû le déranger. Il s’était mis à l’abri, mais sans s’éloigner car sa curiosité était trop forte.

La mère – Dites-moi, Manuel, vous vivez au ras du sol ou quoi ? Tout à l’heure, une boucle de chaussure défaite, à présent la queue d’un chat… A quoi bon vous montrer des souvenirs marquants de notre famille si vous passez votre temps à fureter dans les coins en ratant chaque fois l’essentiel ?

Manuel – Ne m’en veuillez pas, c’est une déformation professionnelle.

La mère – Comment ça ?

Manuel – Je travaille dans la police scientifique.

La mère – Oui, je sais, et alors ?

Manuel – Eh bien, figurez-vous qu’il m’arrive de passer des journées entières à scruter les photos prises sur les scènes de meurtre pour débusquer les détails qui pourraient nous mettre sur une piste. Le moindre accroc dans un tapis, la plus légère trace sur le bord d’un lavabo peuvent revêtir une importance cruciale.

La mère – Manuel, vous n’êtes pas en service. Je vous montre des photos de famille sans histoire. Détendez-vous.

Manuel – Je sais, je sais, mais je ne peux pas m’en empêcher. Et puis, des photos sans histoire, ça n’existe pas.

Nadine revient, l’air toujours aussi goguenard.

Nadine – Il a déjà trouvé le détail qui cloche ?

Sa mère acquiesce de la tête, accablée.

Nadine – On y a droit à chaque fois. Aucune photo ne lui résiste. C’est quoi cette fois ?(elle se penche par dessus leurs épaules) : Ah oui carrément, un meurtre pendant la noce de mes parents ! Tu y vas un peu fort, Manuel.

Manuel – Un chat, un simple chat.

Nadine, en s’éloignant – Le coup du chat. Ça fait toujours de l’effet.

Manuel – Je suis confus. J’ai bien peur de vous froisser avec ma façon d’aborder vos photos. En fait, j’ai un scalpel dans les yeux. Je ne regarde pas, je dissèque. Dans le cas présent, je l’avoue, mon approche n’est pas la plus appropriée.

La mère – Je ne vous le fais pas dire. Tous ces gens sont réunis autour de nous, ils n’ont d’yeux que pour nous, Bernard et moi n’avons d’yeux que pour nous-mêmes, nous sommes ce jour-là le centre du monde, mais vous, qu’est-ce que vous faites ? Vous plongez sous un buisson pour y surprendre la présence d’un chat. Reconnaissez que c’est vexant.

Manuel – Je suis désolé, croyez-le bien. C’est vrai que vous êtes radieuse sur cette photo.

La mère – N’essayez pas de vous rattraper à force de flatterie.

Manuel – Non, c’est vrai. Je suis capable de reconnaître le bonheur qui illumine votre visage.

La mère – Espérons que vous saurez allumer autant de lumière dans les yeux de Nadine.

Manuel – C’est mon vœu le plus cher. Vous permettez ?

Il s’empare de l’album, dont il remonte les pages en silence. La mère le laisse faire, impuissante devant sa façon pour elle si déroutante de regarder des photos de famille. Il s’arrête devant un autre cliché de banquet.

Manuel – Que de banquets dans cet album ! De quand date celui-ci ?

La mère – Attendez voir… Ce devait être le mariage, non les fiançailles de Bastien, mon frère aîné. Donc, c’était en… 1968.

Manuel – Vous aviez quel âge, si ce n’est pas indiscret ?

La mère – C’est reparti, vous entamez une nouvelle enquête ?

Manuel – Non, non. C’est juste que je suppose que vous étiez enfant.

La mère – J’avais huit ans en effet.

Manuel – C’est étrange, on ne voit aucun enfant autour de la table.

La mère – Les « petits », comme on nous appelait, étaient relégués dans la cuisine. Interdiction de venir déranger les grands dans leur bombance.

Manuel – Et pourtant, il y a un cerceau qui traîne.

La mère – Un cerceau ? Où ça ?

Manuel – Là, entre les deux chaises. On aperçoit son arrondi aux trois-quarts dissimulé sous la table.

La mère, soudain très troublée – Vous êtes sûr ?

Manuel – Grand comme ça, ça ne peut être qu’un cerceau. Vous jouiez au cerceau dans votre enfance ?

La mère – Oh oui, j’adorais ça. J’en avais un grand, tout noir. Je le faisais rouler dans la cour, il rebondissait sur les pavés comme s’il était monté sur ressorts. Souvent, il m’échappait.

Manuel – Et ce jour-là, il vous a échappé.

Elle ne répond pas tout de suite, en proie à une vive émotion.

La mère, les larmes aux yeux – Oui. Il est allé rouler contre la table. Lorsqu’il l’a vu, mon père s’est levé brusquement en vociférant. En un bond, il était sur moi. Non content de me gifler et de me renvoyer à la cuisine, il a pulvérisé mon cerceau. J’en ai pleuré tout l’après-midi.

Manuel – Je m’en veux d’avoir réveillé un si mauvais souvenir.

La mère – Dire que je n’ai jamais vu mon cerceau sur cette photo. Il me crevait les yeux pourtant.

Décidément, Manuel, vous êtes un garçon étrange. Vous regardez les photos d’une manière proprement abracadabrante, mais là franchement, je ne regrette pas de vous avoir ouvert mon album. Grâce à vous, j’ai retrouvé mon cerceau.

Manuel – Enfin, juste un débris.

La mère – Qu’importe. Je ne serais pas plus heureuse si je l’avais de nouveau en ma possession.

Manuel – Vous me soulagez. On peut continuer à tourner les pages si vous voulez. Qui sait si nous n’allons pas dénicher d’autres souvenirs enfouis ?

La mère – Eh bien, allons-y. Avec vous, je m’attends à tout.

De loin, Nadine les regarde feuilleter l’album en chuchotant, perplexe de les voir soudain si complices. Elle renonce à venir les déranger une nouvelle fois.

FIN

Une réflexion sur “Un souvenir sous la table

  1. Est-ce bien raisonnable d’avoir d’avoir un gendre fin limier ???? ça peut toujours rendre service, surtout quand on passe à côté de choses importantes, invisibles pour certains, suggestives pour d’autres…
    Restons attentifs !

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.