Le génie du mur

Photo : Sylvain Maresca

Quelques pousses de lierre, aux avant-postes, ont hasardé les premières lignes du dessin. Ce matin-là, le mur exhalait une humidité organique. Il respirait une épaisseur de vie qui nappait ses pierres d’un velours prometteur. En fait, il réfléchissait.

« Et si je m’imaginais autrement, comme une page plutôt qu’une paroi, comme une voile plutôt qu’une enceinte, comme l’horizon qui s’étend au-delà de mon ombre ?
Pour cela, conclut-il, il me faut des yeux. »

Le lierre et la mousse se mirent à l’ouvrage. Ils savaient depuis longtemps percevoir les moindres palpitations du mur au moyen des radicelles microscopiques qu’ils avaient infiltrées dans sa structure, ces cheveux d’ange à l’affût du murmure des pierres. Ils se sentirent portés par une inspiration visionnaire. Oui, le mur devait cesser d’être vu, pour commencer à voir à son tour.

Les yeux apparurent en quelques jours, d’abord à travers des marbrures pigmentées de brun et de vert, que vinrent bientôt souligner quelques lancées de lierre. Au centre, deux incrustations de lichen noir ancrèrent les indispensables pupilles. De loin, l’effet était saisissant.

Sitôt accompli ce tour de force d’avoir donné la vue au mur, les puissances du lieu s’en donnèrent à cœur joie, certaines que le plus dur était fait. Le visage résulta d’un entrelacs faussement hasardeux de tiges cramponnées à la paroi, de dégradés de mousses qui s’y accrochaient, d’un pointillé de gris, de bruns, de verts d’eau apportés par les lichens enfin reconnus à leur juste valeur. Il régnait une émulation verticale, muette, mais intense, quelque chose comme l’euphorie, la certitude d’être dans le vrai et le beau. Le mur exultait.

Le visage regardait les passants qui mirent du temps à le remarquer. Comme quoi la clairvoyance est la qualité la plus mal distribuée. Mais le mur n’en avait cure. Il voyait désormais, il jetait sur le monde un regard inédit, il savait qu’il tirerait de ses observations d’infinis enseignements, une sagesse nouvelle qui ne pouvait que transformer jusqu’à sa nature de mur.

Mais voilà qu’une nouvelle envie le tenaillait : communiquer, transmettre ses émotions, ses perceptions, ses réflexions, ses idées sur le monde, la philosophie qu’il élaborait de jour en jour. Oui, mais voilà : comment faire ? Il y pense intensément depuis des semaines et ne doute pas de trouver le moyen. Ses fidèles acolytes se tiennent prêts.

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