L’aquarium

Je livre aujourd’hui un texte que j’ai écrit l’an passé en vue d’en faire une fiction radiophonique. Les confinements, la fermeture de la radio ont multiplié les obstacles à sa réalisation. L’enregistrement avait pourtant démarré, mais il est resté en plan. L’équipe, essentiellement composée d’étudiants,  s’est dispersée, si bien qu’aujourd’hui aucune perspective d’achèvement ne se dessine. Ainsi, à défaut de pouvoir l’entendre, pourra-t-on le lire et, qui sait, l’avenir n’est pas encore écrit…

°°°

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Il est sept heures du matin à l’Institut des Profondeurs Marines. On entend le roulis des vagues qui se brisent sur les rochers que le bâtiment surplombe. Le concierge, Monsieur Pipéri, prend son service dans sa loge vitrée que tous, étudiants comme enseignants, appellent familièrement L’Aquarium. Un aspirateur s’éteint et la femme de ménage se dirige vers la loge.
Solange, la femme de ménage – Bonjour, M. Pipéri. Le café est prêt ?
Il déclenche la machine à café.
M. Pipéri – Attendez une minute Solange, je viens juste d’allumer la cafetière. C’est une loge de concierge ici, pas une cafétéria.
Solange – Ne commencez pas à ronchonner de si bon matin. Vous êtes le meilleur concierge de toute la fac et votre café est incomparable.
On commence à entendre divers bruits de porte et de personnes qui se saluent.
M. Pipéri – Vous aurez beau me passer la brosse à reluire, le café ne coulera pas plus vite. Et puis, regardez-moi ce chantier : des palmes, des masques, des tubas…  sans parler du sable.  À quoi pensent les étudiants ? Chaque jour, je retrouve avec leur matériel de plongée sur les bras.
Solange – J’en récupère partout, vous savez, en faisant le ménage dans le bâtiment. Il faut bien que je vous les rapporte pour qu’ils aient une chance de retrouver leurs affaires.
M. Pipéri – Je sais, je sais. Mais tout de même, nous sommes à l’université ici, pas au Club Méd. Encore que des fois je me demande…
Le bruit de fond se fait plus fort. Bientôt, un va-et-vient de secrétaires et d’agents techniques passe par la loge pour saluer le concierge en espérant qu’il restera du café. Brouhaha général.
Une étudiante – M. Pipéri, le TP sur les oursins est maintenu ou pas ?
M. Pipéri – Encore faudrait-il avoir des oursins. Ce n’est pas la saison.
L’étudiante – Ah bon ? Qu’est-ce que vous en savez ?
M. Pipéri – 25 ans sur un bateau de pêche, ça vaut tous les cours en amphi.
L’étudiante – Vous avez été pêcheur ?
M. Pipéri – Ça t’étonne, hein ?
L’étudiante – Pourquoi vous avez arrêté ?
M. Pipéri – L’usure. L’eau de mer corrode les os plus encore que le bois ou l’acier des bateaux.
L’étudiante – Donc, le TP est annulé ?
M. Pipéri – Qu’est-ce que j’en sais moi ? Personne ne m’a rien dit.
L’étudiante – Alors, on fait quoi ?
M. Pipéri – Vous partez à la pêche…
Un autre étudiant – A la pêche ?! Eh les gars, on sort en mer !
M. Pipéri – A la pêche aux informations, espèce d’huître !
L’étudiante – Oh ça va, ce n’est pas la peine de vous fâcher. On n’y est pour rien, nous.
M. Pipéri – Moi non plus. Allez ouste, sortez d’ici !
En aparté : Ces gamins, on dirait qu’ils sont nés avec les doigts palmés et des écailles sur le corps. La mer les attire davantage que les cours.
Un agent technique – Dites, M. Pipéri, que fait ce zodiaque près de la porte d’entrée ?
M. Pipéri – Encore un mystère. Ce n’est pas du matériel de chez nous.
L’agent technique – Il n’a pas l’air en bon état. Il ressemble plus à une épave qu’à un canot opérationnel.
M. Pipéri – Où va-t-on si, en plus de tout le reste, on doit désormais faire office de décharge ? Dans l’immédiat, descendez-le dans le local à poubelles. On verra plus tard si quelqu’un le réclame.
Un étudiant cherche quelque chose
L’étudiant – Enfin ! Elles sont là mes palmes.
M. Pipéri – Eh oui.
L’étudiant – Ça fait deux jours que je les cherche.
M. Pipéri – Et ton cerveau, ça fait combien de temps que tu l’as débranché ?
L’étudiant – Je suis désolé M. Pipéri.
M. Pipéri – J’espère bien. Allez, remballe-moi ton bazar et ne t’avise plus de prendre ma loge pour un débarras.
L’étudiant – Merci encore. Bonne journée.
Il part en courant.

La matinée passe. Arrive l’heure du déjeuner. M. Pipéri mange dans sa loge où les étudiants se succèdent pour utiliser son micro-ondes.
Un étudiant – Ça a l’air rudement bon ce que vous mangez, M. Pipéri. C’est quoi ?
M. Pipéri – Des maquereaux en escabèche. Faits maison. Rien à voir avec vos snacks sous plastique et autres pizzas. Quand je vous vois chaque midi agglutinés comme un banc de sardines devant mon micro-ondes – parce que c’est le mien, sachez-le, je l’ai acheté avec mes deniers personnels –, je me dis parfois que je devrais vous imposer un péage. Ça me permettrait d’arrondir mes fins de mois.
Une étudiante – Allez, M. Pipéri, vous êtes trop gentil pour nous faire ce coup-là.
M. Pipéri – Ne vous avisez pas d’en abuser, bande de profiteurs.
Un autre étudiant – M. Pipéri, je peux vous dire un mot ?
M. Pipéri – C’est à quel sujet ?
L’étudiant – Le zodiaque. Mais je préférerais ne pas en parler devant tout le monde.
M. Pipéri – Désolé, mais vois-tu ma loge ne comprend pas de confessionnal.
L’étudiant – Je repasserai plus tard alors.
M. Pipéri – Viens au milieu de l’après-midi, en général c’est plus calme.
Un autre étudiant – A l’heure de la sieste !
L’étudiant – Alors à tout à l’heure.
M. Pipéri – C’est ça, à tout à l’heure. Vexé : Comme si je faisais la sieste…
Ricanements des étudiants.

Au creux de l’après-midi, un grand silence règne dans la loge. M. Pipéri somnole devant son ordinateur quand survient une étudiante.
L’étudiante – Je ne vous dérange pas ?
M. Pipéri, s’ébrouant péniblement – Non, non, pas du tout. C’est pour quoi ?
L’étudiante – Le zodiaque.
M. Pipéri – Le zodiaque ? Ah oui, le zodiaque qu’on a trouvé dehors. Mais attends, ce n’est pas toi qui es venue m’en parler ce matin.
L’étudiante – Non, mais mon copain a cours finalement cet après-midi. Je viens à sa place. On est un petit groupe.
M. Pipéri – Un petit groupe de quoi ?
L’étudiante – Peu importe, ce n’est pas le sujet.
M. Pipéri – Oh pardon, je ne voulais pas être indiscret. Bon, et alors, ce zodiaque ?
L’étudiante – Je préférerais aller en parler dehors.
M. Pipéri – Pourquoi tant de mystères ?
L’étudiante – Je n’ai pas envie que des oreilles indiscrètes écoutent notre conversation.
M. Pipéri – Quelles oreilles ? Nous sommes seuls dans ma loge.
L’étudiante – Pour l’instant, mais des étudiants peuvent survenir à tout moment…
Un étudiant passe justement la tête dans la loge.
L’étudiant – Notre cours de Phylogénie des grands fonds a été déplacé ? Je ne trouve pas la salle.
M. Pipéri – Au large, tu ne vois pas que je suis occupé.
L’étudiante – Qu’est-ce que je vous disais ? Et puis comment être sûr que… ?
M. Pipéri – Être sûr que quoi ? Qu’il n’y a pas des micros dissimulés dans le faux plafond ? Tu ne serais pas un peu parano ? Un peu beaucoup même.
L’étudiante – Prudente, simplement prudente.
Pipéri se lève et ils commencent à marcher vers la porte d’entrée du bâtiment.
M. Pipéri – Bon, eh bien je te suis. Un peu d’air frais me fera du bien. Mais fais vite, je ne suis pas censé m’absenter de la loge.
Ils sortent. On n’entend que des bribes de leur conversation, couvertes par le vent et le bruit de la mer.
M. Pipéri – Non, encore ! C’était ça le zodiaque ?

Ils sont combien cette fois ?

Non, je ne peux pas.
L’étudiante – M. Pipéri, je vous en prie.

M. Pipéri – Peut-être, mais… Et puis, pourquoi moi ?

C’est de la folie.

L’étudiante – Alors, c’est d’accord ?
M. Pipéri regagne sa loge sans qu’on ait entendu sa réponse.

La journée touche à sa fin. Les derniers étudiants et enseignants quittent le bâtiment en saluant le concierge, qui houspille les retardataires.
M. Pipéri – Pressons, pressons. Il est 19 h 55, je ferme. Je vais encore finir en retard.
L’étudiant du matin revient.
L’étudiant – Ça y est, ils sont tous partis ? Vous en êtes sûr ?
M. Pipéri – Oui. J’ai vérifié.
L’étudiant – Allez viens. Entre.
Un jeune Noir entre dans la loge.
M. Pipéri – C’est donc lui. Qu’est-ce qu’il a l’air jeune !
L’étudiant – On a réussi à caser les autres naufragés de ce matin à droite, à gauche, mais pas lui.
M. Pipéri – Quelle idée aussi de vouloir accoster par ici. C’est hérissé de rochers.
L’étudiant – Ce ne sont pas des navigateurs, juste des migrants. Et puis, le zodiaque était déjà en piteux état. C’est même extraordinaire qu’il n’ait pas sombré avant.
M. Pipéri – Tu t’en portes garant ? Imagine qu’il lui prenne l’idée à ton merluchon de sortir de la loge et de se balader à l’intérieur du bâtiment. C’est curieux à cet âge-là.
L’étudiant – Il le sait. C’est la condition. Passer la nuit dans votre loge sans en sortir, sans faire de bruit, sans allumer la lumière.
M. Pipéri – Tout de même, je ne suis pas rassuré.
L’étudiant – Lui non plus, croyez-le bien. Après la traversée qu’il vient d’endurer… L’avantage, c’est que les autorités n’ont pas encore repéré leur arrivée et que personne ne viendra chercher celui-là ici en pleine nuit dans un bâtiment public fermé à double tour.
M. Pipéri – Ça reste à prouver. Mais nous sommes bien d’accord : il repart dès mon retour, demain matin. Je ne pourrai pas le garder plus longtemps. Dans la journée, c’est hors de question.
L’étudiant – On est d’accord, rassurez-vous. Quelqu’un viendra le récupérer à 7 h.
M. Pipéri – 7 h moins 10 plutôt. Je ne veux pas que la femme de ménage le voie.
L’étudiant – Va pour  7 h moins 10
On entend l’étudiant parler à voix basse avec le migrant, probablement en anglais. La porte de la loge se ferme à clé, puis celle du bâtiment.
L’étudiant – Bonne soirée, M. Pipéri, et merci encore.
M. Pipéri – Bonne soirée.
Pour lui-même : Je ferais peut-être bien de reprendre la mer, mais cette fois pour un autre style de pêche.

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Photos : Sylvain Maresca

 

Une réflexion sur “L’aquarium

  1. C’est formidable !
    J’espère que ce super texte sera bientôt lu et animé par tes étudiants…
    Attendons patiemment que tout rentre dans l’ordre
    A bientôt

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