Mondialisation – Itinéraire bis

Canettes en porcelaine de Lei Xue

Prenez un cargo minéralier quittant le Brésil, les cales remplies du meilleur minerai de fer au monde. Pendant qu’il entame la traversée de l’Atlantique en direction de Rotterdam, la récolte de houblon bat son plein dans la région flamande de Poperinge. Un contrat exclusif garantit son achat par une grande marque de bière belge dont nous tairons le nom pour ne pas dévoiler les dessous de transactions particulièrement juteuses. Chaque jour, à jets continus, se remplissent les cuves de trois semi-remorques, assemblés en Bulgarie à partir de pièces usinées dans cinq pays différents, qui prennent ensuite la route de Calais où ils empruntent le tunnel sous la Manche pour gagner l’usine d’embouteillage, située dans le nord de l’Angleterre. En ce moment, les chaînes tournent au ralenti parce que le Brexit a compliqué les procédures de douane : les feuilles d’aluminium produites dans la Ruhr attendent à Grimsby depuis deux semaines sans que personne ne trouve comment accélérer le dédouanement. Heureusement, l’acier produit à partir du minerai brésilien arrive normalement par un de ces miracles inexplicables de la réglementation.

Normalement, la fabrication d’une canette ne prend qu’une poignée de secondes malgré la multiplicité des opérations nécessaires : découpage et préformage, emboutissage et étirage, cisaillage, nettoyage, rétreinte et bordage, contrôle de porosité, remplissage, pose du couvercle, impression, vernissage du fond, cuisson et revêtement intérieur. On l’aura compris, la réussite de ce processus suppose la rencontre, au bon moment et sans la moindre anicroche, du récipient convenablement modelé et du liquide arrivé à bon port. La bière se répand alors dans la canette dont elle contribue à maintenir la forme en exerçant une pression active sur ses parois.

Une fois sertie et décorée sur la totalité de sa surface extérieure des couleurs, logos, marque et autres attributs graphiques prévus dans la charte de fabrication, la canette de bière rejoint ses milliers, voire dizaines de milliers, de consœurs produites le même jour. Par palettes entières, elles sont chargées sur d’autres poids lourds, eux-mêmes les produits d’assemblages complexes et multinationaux. Conduits par des chauffeurs slovènes ou polonais selon les disponibilités du jour, les camions les emportent selon un itinéraire inverse de celui qui a convoyé le métal brut et la bière en vrac, vers la Manche, vaincue par le tunnel, mais nullement par les chicaneries nationalistes. Une fois qu’elles sont parvenues en France, celle qui nous intéresse est chargée sur la plateforme d’une camionnette qui rallie Nantes où elle la dépose dans un entrepôt de boissons en tout genre.

À partir de là, le chemin est plus difficile à suivre qui la conduit jusqu’à l’épicerie asiatique où, un samedi soir, un étudiant, intrigué par le packaging de cette bière belge dont il ignore tout, l’achète pour la goûter et faire le malin devant ses copains dont il est sûr qu’ils vont se trimballer leur pack habituel de Desperados ou de 1664 bon marché. De fait, sa bière passe dans toutes les mains et dans toutes les gorges, si bien qu’il regrette de n’en avoir acheté qu’une canette. On ne l’y reprendra plus. Les reliefs de cette petite beuverie hebdomadaire atterrissent négligemment dans une poubelle en fer forgé du Parc de la Gaudinière où ils se sont introduits après la fermeture – ils savent comment faire.

Le lendemain, Madame Ioannidi pénètre dans le parc comme elle en a l’habitude chaque matin, et commence sa tournée, un grand sac en plastique à la main. On la voit plonger son bras jusqu’à l’épaule dans chaque poubelle, donnant l’impression vaguement gênante qu’elle y recherche de la nourriture, mais elle n’en a cure, et de toute façon ce n’est pas ce qu’elle fait. En réalité, elle récupère les canettes, les jette par terre, saute dessus pour les écraser afin qu’elles prennent moins de place, et les entasse dans son sac, avant de partir vers une nouvelle poubelle. Certaines, comme cette canette anglo-belge, dont elle ne connaît pas du tout l’origine, lui plaisent particulièrement par leur originalité. Mais elle ne les collectionne pas et celle-ci finira écrasée comme les autres.

Les lendemains de week-end sont les plus propices. Il lui arrive d’en récolter une bonne trentaine au terme de son tour du parc. Cet exercice matinal lui permet déjà de faire un peu d’exercice. À son âge, c’est recommandé. Mais surtout d’accomplir sa bonne action quotidienne, ce qui l’est plus encore. On apprendra ainsi avec intérêt et non moins de respect que Madame Ioannidi récupère des canettes au bénéfice d’une association caritative qui les revend pour le recyclage afin de financer la construction d’une école primaire en Égypte. La mondialisation prend ici un tournant inattendu et tout à coup vertueux grâce à l’opiniâtreté d’une retraitée qui a trouvé ainsi le moyen de dériver le flot envahissant de marchandises pour l’orienter vers un nouveau point du globe où, officiellement du moins, la bière n’est pas de mise. Brésil, Pays-Bas, Belgique, Allemagne, Bulgarie, Angleterre, Pologne, Slovénie, France et j’en passe (comment pourrait-on établir la liste exhaustive des composants  et acteurs originaires d’autres pays qui confluent dans cette histoire ?), pour finir par l’Égypte : les méandres de la mondialisation sont décidément impénétrables.

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