Lampions

Elle était trop fière de ses lampions. D’un orange éclatant, si bien fuselés, cannelés et lustrés qu’on les aurait crus façonnés dans un atelier travaillant pour l’empereur de Chine. Et pourtant, nulle main, nul dessin, nul tissu. Rien que le savoir-faire sans origine d’une plante d’aspect ordinaire qui, chaque été, compose ces fausses fleurs, véritables chefs-d’œuvre botaniques.L’histoire commence après ce coup d’éclat. Oscillant au gré du vent, les lampions paradent, sûrs de leur lustre, persuadés d’illuminer le jardin et de concentrer l’admiration de toutes les fleurs environnantes. Peut-être, mais encore leur faut-il résister. À la première pluie d’abord, puis à la seconde. L’été fut pluvieux cette année. Imperceptiblement, l’eau a terni leur vernis qui n’en était pas un. L’eau dans cette affaire n’est qu’une messagère, l’annonciatrice qui ouvre la voie aux insectes, aux limaces, à tous ces dévoreurs qui apprécient qu’on leur mâche le travail. Jour après jour, ils vont s’employer à dépiauter ces bulbes suffisants, à rabattre leur superbe, à mettre à nu l’armature sous l’écorce. Triste spectacle que ces ballons à présent dégonflés, laissant affleurer le vide qui les emplit. Quoi, tout ce luxe d’apparat pour une bulle sans contenu, une excroissance vaine, une exclamation sans sujet ?

Sans contenu, sans sujet ? Pas si sûr. La dégradation de ces lampions, à présent aussi tristes que des confettis au lendemain de la fête, n’obéissait pas uniquement au désir sadique de ruiner leur insolente beauté. La limace ou la fourmi sont voraces, certes, mais pas aveuglément. Elles servent également un dessein qui les dépasse. Mis à jour par leurs mandibules, apparaît un fruit rond d’un orange ressuscité, aussi gai et triomphant qu’une moquerie, la revanche du caché et du discret sur le tapageur.

 

 

 

 

 

 

 

Lorsque, à son tour, ce fruit lumineux et pétillant aura décliné, que son enveloppe juteuse se sera desséchée, racornie, qu’il aura fini par ne faire plus qu’un avec la graine noire et dure qu’il enferme, alors on réalisera que la ruine des lampions n’était que le prélude à leur réinvention sous la forme d’une dentelle ajourée, véritable moucharabieh végétal que la dent des prédateurs aura sculpté nervure par nervure jusqu’à l’abandonner à son destin d’écrin pour la semence, d’orfèvrerie du vivant, de variation luxueuse sur un motif universel, celui de la décrépitude et de la renaissance.

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