Sébastien jardine

Photo : Sylvain Maresca

Tout a commencé avec le sachet de graines que j’ai trouvé un matin en ramassant le courrier dans la boîte aux lettres. Des graines de fleurs pour embellir le devant des maisons, les bouts de trottoir des rues de la ville. C’est la mairie qui les offre.

Quand j’ai montré le sachet à Jeannine, elle l’a examiné en soupirant, puis l’a abandonné négligemment dans la corbeille où s’entassent les programmes télé, les catalogues de promos, le dernier courrier publicitaire de Damart. Elle en reçoit des tonnes, mais les garde tous, allez savoir pourquoi. Manifestement, la perspective de voir pousser des fleurs devant chez elle ne l’inspirait guère.

Entre la façade de la maison et la rue, dont nous protège une grille mangée par la rouille, il y a une petite bande de terre grise, tassée, aussi dure qu’une peau de crocodile. Je n’ai jamais tâté la peau d’un crocodile, mais j’imagine que si on en fait des sacs ou des chaussures, c’est que ça doit être costaud. Bref, rien ne pousse devant la maison et je suppose que ça dure depuis des années. Derrière, l’espace est plus grand, mais c’est un fouillis impénétrable de trucs entassés là, une sorte de débarras à l’air libre. Jeannine y entasse tout ce qui l’encombre, ça ne ressemble pas du tout à un jardin, mais elle s’en moque, personne ne le voit.

Le sachet de graines a dû trouver dans mon cerveau un terrain propice, car j’ai continué à y penser malgré le rejet définitif de Jeannine. Les idées sont peut-être des sortes de plantes qui s’épanouissent dans notre esprit, sans occuper le moindre espace. Une végétation pensive. D’ailleurs, certaines fleurs s’appellent bien des pensées.

Après plusieurs jours de germination cérébrale, je suis passé à l’action : je suis allé récupérer le sachet sous les paperasses du salon, j’ai lu le mode d’emploi, j’ai fouillé dans le bazar du « jardin » pour y trouver quelque chose qui ressemblerait à une pioche, une bêche ou un simple grattoir, mais je n’ai rien trouvé. Je ne me suis pas avoué battu pour autant. J’ignore d’où me venait cette volonté, mais j’étais décidé à aller jusqu’au bout. J’ai donc sonné chez les voisins, que je n’avais jamais rencontrés, je leur ai demandé s’ils accepteraient de me prêter une binette ou quelque chose d’approchant. Quand je leur ai dit que je voulais semer des fleurs devant la maison, ils ont éclaté de rire, tellement mon idée leur paraissait saugrenue. Des fleurs chez Jeannine ! Autant en planter sur la Lune !

J’ai attendu patiemment qu’ils aient fini de se moquer, puis j’ai répété ma demande. Ça les a surpris. Et peut-être que ça leur a plu, car ils ont fini par me prêter des outils. Ils m’ont même donné le sachet qu’eux aussi avaient trouvé dans leur boîte aux lettres parce que, rayon fleurs, ils n’ont besoin de personne : leur jardin en regorge.

J’ai aussitôt attaqué le béton qui tient lieu de terre devant la maison avec la détermination d’un mineur de fond. J’ai même failli bousiller la binette des voisins. Ils m’ont conseillé d’arroser, ça me faciliterait le travail. Au bout de quelques jours d’acharnement, j’ai réussi à obtenir une plate-bande presque meuble dans laquelle j’ai déposé mes graines comme on brode une robe de mariée, une par une, selon des motifs géométriques, jamais les mêmes. Ça m’a pris des heures.

Inutile de dire que Jeannine n’a même pas pris la peine de venir voir ce que je faisais. De toute façon, pour elle, quitte à planter quelque chose, autant que ça se mange. « Les fleurs, à quoi ça sert, tu peux me le dire ? »

J’ai arrosé tous les matins et j’ai attendu. Qu’est-ce que c’est long ! Pourquoi ça réfléchit autant les graines avant de se décider ? C’est peut-être toute une organisation à l’intérieur pour déterminer par quoi elles doivent commencer. C’est vrai, si on pense qu’à l’intérieur d’une graine de chêne par exemple, il y a en miniature tout le plan de l’arbre à venir, il vaut mieux ne pas se rater dès le début. C’est certainement plus compliqué à mettre en place qu’une armoire Ikéa. Les fleurs, c’est pareil, mais en plus petit.

Elles ont fini par pointer le bout de leur nez, tellement minuscules et fragiles. Ça paraissait totalement improbable. Je n’osais plus m’en approcher de peur de les effaroucher. Et puis, elles se sont lancées pour de bon. Faut dire que, quand c’est parti, c’est parti. Du matin jusqu’au soir, et même pendant la nuit, j’en suis sûr, elles usinaient, lancées dans une course à qui grandirait le plus, à qui s’étalerait le plus, à qui fleurirait la première. Sacrée bagarre ! Si les plantes échangent entre elles, ça ne doit pas être que des compliments.

Voilà, il y a à présent des fleurs devant la maison, toutes sortes de fleurs, dont je ne connais même pas les noms. Ces sachets de graines, ce sont de véritables pochettes-surprises en fait, on ne sait pas ce qui va en sortir. Mes voisins m’ont félicité, ça m’a réconforté, parce que, côté Jeannine, fallait pas s’attendre au moindre compliment. Vu que je n’avais pas planté de patates…

Découvrez les aventures précédentes de Sébastien Mërcy.

2 réflexions sur “Sébastien jardine

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