Saison 1, 3/?
Le lendemain matin, Alvaro réveille Camille de bonne heure.
– Lève-toi, gamin. Je ne tiens pas à ce que ma patronne te trouve là. Et puis, il est grand temps que tu retournes chez toi.
Camille affiche clairement sa réticence.
– Pas d’enfantillage ! Je suis sûr que tes parents s’inquiètent. Espérons qu’ils n’ont pas déjà prévenu la police, car il ne manquerait plus qu’on m’accuse de t’avoir enlevé.
– Aviné comme il est, je doute que mon père se soit rendu compte de mon absence. C’est plutôt lui qu’on devrait dénoncer à la police.
– Quoi qu’il en soit, je t’y emmène. Comme ça, on en aura le cœur net.
Au bord du canal, ils découvrent un attroupement de curieux qui assistent à l’évacuation par les pompiers d’un homme qu’ils viennent de repêcher. Dans son ivresse, le père de Camille est tombé à l’eau. Les sauveteurs confient cet homme ruisselant, enveloppé dans une couverture de survie, aux ambulanciers qui démarrent aussitôt. Au lieu de courir vers lui, l’enfant se recule et serre la main d’Alvaro. Embarrassé par cette responsabilité inattendue, ce dernier hésite un long moment, puis se décide :
– Faut que j’aille bosser, moi. Je ne peux pas m’occuper de toi aujourd’hui. Je vais te confier à un vieil ami, enfin un vieil homme que je connais un peu… depuis hier pour tout dire, qui devrait être ravi d’avoir de la compagnie. Je passerai vous voir sitôt que j’aurai terminé ma journée.
Camille ne répond pas, mais semble soulagé de voir s’éloigner le spectre de son père. Ils remontent dans la voiture d’Alvaro qui se rend chez Anselme. Resté dans le véhicule, Camille assiste à travers le pare-brise à la conversation entre Alvaro et Anselme, encore en pyjama. Puis Alvaro fait signe au gamin, qui s’avance prudemment. Le jardinier repart sans tarder en laissant ensemble ces deux inconnus, le vieil homme et l’enfant.

Lorsqu’il revient, en fin de journée, il trouve Anselme et Camille en train de jouer aux cartes comme de vieux amis.
– Dis moi, il est sacrément fortiche, ce môme. Il paraît qu’il n’a jamais joué au tarot et voilà déjà deux fois qu’il me bat à plates coutures.
– Oui, j’ai l’impression qu’il a un cerveau supersonique.
– Faut dire, intervient Camille, hilare, qu’Anselme passe son temps à me raconter ses aventures de guerre au lieu de prêter attention à ses cartes.
– J’ai la désagréable impression, précise ce dernier, d’être sous le feu d’un sniper : à la moindre inattention, le coup part et fait mouche. On se croirait en Algérie.
– Bon, dit Alvaro rassuré, je vois que vous vous entendez bien.
– Oui, oui, on s’amuse bien, confirme Camille, mais à part deux-trois biscottes qui traînaient dans un coin, il n’y a rien à manger ici. J’ai faim moi.
– Je vous ai apporté de quoi dîner, répond Alvaro.
Il retourne à sa voiture dont il sort des sacs de provision. La partie de cartes s’interrompt aussitôt pour préparer le repas. Camille n’était manifestement pas le seul à dépérir. Ils se mettent à table, bien qu’il ne soit que 18 h.
Une fois le repas terminé, la table est rapidement débarrassée. Un va-et-vient mystérieux commence entre le hangar et la cuisine. Alvaro apporte une roue en bois et diverses pièces métalliques qu’il entreprend d’assembler, cependant qu’Anselme se met en quête d’assiettes dans le fouillis de ses placards. Camille et les cinq chats de la maison, que le garçon a manifestement réussi à amadouer, les regardent s’activer sans rien comprendre.
Après plusieurs essais infructueux, la roue, posée horizontalement sur un socle ajusté à son essieu, finit par tourner sans frottement. Anselme est enthousiaste, Alvaro concentré, comme s’il redoutait des complications. Une fois immobilisée, ils disposent cinq assiettes à distance égale sur le pourtour de la roue. Mais elles branlent, l’une tombe dès que la roue est remise en mouvement. Alvaro repart dans le hangar à la recherche d’un dispositif de fixation. Il revient peu après avec des ronds de métal qu’il a découpés dans des fonds de bidons. Il les fixe sur la roue avec des vis, puis pose les assiettes dessus. Anselme le regarde réaliser son idée avec ravissement.
– A toi de jouer, lui lance Alvaro, satisfait de son travail.
Le vieil homme dispose alors un peu de pâté pour chats au milieu de chaque assiette, puis appelle ses cinq compagnons, qui s’approchent l’un après l’autre, l’air méfiant, mais néanmoins attirés par la nourriture qui se présente devant eux.
– Attendez que je vous donne le signal, leur lance Anselme avec appréhension. Sinon, vous allez tout foutre par terre.
Les chats s’immobilisent pour le regarder, puis commencent à tourner autour de la roue en reniflant les assiettes. Chacun finit par se poster devant une ration, les yeux braqués sur leur maître. Anselme jubile devant ce tableau improbable des cinq chats, la patte levée, prêts à bondir. Il ne semble pas douter une seconde que son plan va réussir. Alvaro se tient un peu en retrait, son bras passé autour des épaules de Camille, qui se croit dans un rêve.
– Vous êtes prêts ? Alors, allez-y, maintenant !
Les cinq chats bondissent d’un seul élan et se posent comme des plumes sur les assiettes dont ils commencent à dévorer le contenu. La roue n’a presque pas bougé. Anselme exulte :
– Je vous l’avais dit ! Ces chats mériteraient de se produire dans un cirque.
Puis, sans attendre plus longtemps, il imprime à la roue un mouvement de rotation qui surprend à peine les chats, le museau dans la pâtée.
– Ça marche, ça marche !, s’exclame Anselme en battant des mains. Je vous présente, ajoute-t-il en se tournant vers ses deux amis, les bras écartés avec emphase, le manège des chats, une attraction de renommée internationale.
Camille et Alvaro applaudissent à tout rompre.
(A suivre…)