Ils fuiront

Photo : Nebojsa Mladjenovic, 1281 Le Déluge 3

Ils fuiront le temps comme on fuit la grêle,
l’injustice ou les rages de dents.
Ils n’auront rien vu venir,
aucune annonce, aucun tremblement.
L’urgence les prendra de court,
elle était inconcevable.
À notre époque, pensez-vous,
comment est-ce possible ?
N’avaient-ils pas tous les instruments,
les dispositifs, les protocoles ?
Les technologies, les innovations,
les algorithmes, les modélisations,
les théories du chaos, des jeux, du hasard ?
Rien n’aurait dû les surprendre.
Mais qui commande à la grêle ?
Qui commande au temps
lorsque l’heure est venue de l’imminence,
du basculement,
du vertige et des secousses,
des fissures, des failles,
des gouffres et du ruissellement ?
Qui commande au temps
lorsqu’il s’affranchit de nos horloges,
lorsqu’il s’emballe et nous précipite ?
Qui commande au temps
lorsqu’il n’est plus temps de commander ?
Ce jour-là, ils tenteront encore de fuir,
comme ils l’ont toujours fait
devant l’adversité.
Esquiver, repousser, attendre.
Sauf que le temps s’impatiente,
il n’a plus de réserves
et le voilà qui égrène les secondes,
les ultimes secondes
avant le déluge.

Printemps

(…)

C’est le printemps viens-t’en Pâquette
Te promener au bois joli
Les poules dans la cour caquètent
L’aube au ciel fait de roses plis
L’amour chemine à ta conquête

Mars et Vénus sont revenus
Ils s’embrassent à bouches folles
Devant des sites ingénus
Où sous les roses qui feuillolent
De beaux dieux roses dansent nus

Viens ma tendresse est la régente
De la floraison qui paraît
La nature est belle et touchante
Pan sifflote dans la forêt
Les grenouilles humides chantent

(…)

L’hiver est mort tout enneigé
On a brûlé les ruches blanches
Dans les jardins et les vergers
Les oiseaux chantent sur les branches,
Le printemps clair l’avril léger

Mort d’immortels argyraspides
La neige aux boucliers d’argent
Fuit les dendrophores livides
Du printemps cher aux pauvres gens
Qui resourient les yeux humides

(…)

Apollinaire, La Chanson du mal aimé

Images : Sylvain Maresca