Le feu de Madame Belhassem – 2

Photo : Sylvain Maresca

– Qu’est-ce que vous faites ?, demande le premier policier.

– A qui s’adresse votre question ? A moi ou à eux ?, l’interroge à son tour Mme Belhassem en désignant la foule des curieux. Car, personnellement, je n’ai toujours pas compris ce que font tous ces gens, agglutinés comme des dattes, à me regarder faire. A croire qu’ils jamais vu de feu de leur vie.

– C’est à vous que je parle, Madame. Pourquoi brûlez-vous ces papiers ?

– Pour m’en débarrasser, sapristi ! J’en avais deux sacs pleins, si gros que je ne pouvais plus ni sortir ni rentrer chez moi.

– Et pourquoi les brûler ?

– C’est le plus rapide et ça ne produit quasiment pas de déchet. Quelques cendres et le tour est joué. Mais, rassurez-moi, je ne vous apprends rien ?

Quelques rires fusent de la foule. Les policiers se crispent.

– Épargnez-nous vos commentaires.

– Épargnez-moi vos questions. Je ne fais rien d’interdit, alors pourquoi vous venez me cherchez des embrouilles ?

– C’est à nous d’en juger. Je n’aime pas votre ton, Madame.

– Qu’est-ce qu’il a mon ton ? Vous me posez des questions idiotes, ne vous étonnez pas si je me montre un tantinet ironique.

L’accent, pointu et sautillant, avec lequel elle articule ces deux derniers mots achève d’exaspérer les deux fonctionnaires.

– Ça suffit, maintenant. Allez, on t’embarque. Tu t’expliqueras au poste.

Un policier s’empare du sac presque vide, tandis que l’autre empoigne le bras de Mme Belhassem.

– De quel droit me tutoyez-vous, malotru ? Je pourrais être votre mère. Vous me devez le respect.

– Je ne te dois rien, sale bougnoule. Continue sur ce ton et je te fous au trou.

La foule gronde devant la tournure des événements. On entend des interjections indignées : « Racistes ! », « Si ce n’est pas malheureux ! », « Laissez-la, elle n’a rien fait de mal »…

– « Bougnoule » : tu vas retirer ça tout de suite !, s’écrie Mme Belhassem en toisant le policier. Vas-tu me lâcher à la fin ?

Le second policier parle au téléphone sur un ton alarmé, tout en regardant les spectateurs avec appréhension. Ils ne sont que deux au milieu d’un groupe compact, aux prises avec une femme surexcitée. Redoutant l’embrasement, il demande du renfort.

– C’est toujours la même chose avec ces Arabes, lui lance son collègue qui ne semble pas prendre la mesure de l’ébullition qui couve. Il faut forcément qu’ils deviennent violents.

– Tu me broies le bras et c’est moi qui suis violente ? Tu as perdu tout sens commun, mon garçon.

– Cessez de me tutoyer, sinon je vous inculpe pour outrage à agent de la force publique.

La foule resserre le cercle autour d’eux. Son collègue est de plus en plus inquiet.

– Venez vite, murmure-t-il dans son téléphone. Ça bout carrément.

– Si tu veux le savoir, espèce d’ignare, reprend Mme Belhassen, je suis juive, originaire de Tunisie.

– Et alors ? Youpine ou rebeu, ou même romanichelle, qu’est-ce que j’en ai à faire ? Tous des fouteurs de merde.

– Abruti congénital !

Personne ne s’est aperçu que la sirène d’incendie avait fait place à un nouvel avertisseur, celui d’un fourgon de police qui se gare à proximité en crissant des pneus. Quatre policiers en sortent au pas de course. Ils traversent la foule sans ménagement, gagnent en deux foulées le centre de l’action, empoignent Mme Belhassem et repartent aussitôt, suivis par leurs deux collègues, visiblement soulagés, qui emportent le sac de papier. En quelques secondes, tous s’engouffrent dans le véhicule sous les sifflets du public et démarrent encore plus bruyamment qu’à leur arrivée.

Le silence retombe sur la foule qui, désormais privée de son attraction du jour, se disperse lentement. Les employés regagnent le ministère, les lycéens ont raté le début de leurs cours, le prêcheur musulman cherche par terre de nouvelles preuves du sacrilège et le petit vieux repart chez lui en se demandant encore ce qu’il vient de se passer. Les oiseaux, qui n’ont rien suivi de l’incident, s’interpellent d’une branche à l’autre. Il fait toujours aussi beau et frais, mais la paix des beaux jours s’est évanouie.

°°°

– Nom, prénom, date de naissance ?

– Pourquoi devrais-je répondre à vos questions ? Je n’ai rien fait de mal.

– Je ne pense pas, Madame, que vous soyez en situation de vos dérober à cet interrogatoire. Vous avez insulté nos agents. Cela devrait suffire largement à vous inculper. Donc, je vous le redemande : Nom, prénom, date de naissance ?

L’inspecteur qui interroge Mme Belhassem lui parle avec le détachement du fonctionnaire qui n’accorde guère d’importance à l’affaire, mais qui l’instruit parce que c’est son métier et qu’il doit se montrer solidaire de ses collègues qui sont rentrés au commissariat le feu au fesses, à croire qu’ils avaient échappé de peu à un lynchage par une foule surchauffée. Mme Belhassem pousse un long soupir avant de s’exécuter.

– Belhassem, Esther, née le 23 novembre 1950 à Bizerte, en Tunisie.

– Vous êtes Arabe ?

– Vous connaissez des femmes arabes qui s’appellent Esther ?

L’inspecteur lui jette un regard vide.

– Eh bien non, figurez-vous, je suis juive. Mais, arabe ou juive, je ne vois pas ce que mes origines viennent faire là-dedans.

– Bon, alors, voyons voir ces papiers que vous étiez en train de brûler.

Il vide le sac et commence à examiner le petit tas de documents qui s’est éparpillé sur son bureau. Mme Belhassem se raidit.

– Qu’est-ce qui vous inquiète ? Vous avez l’air sur des charbons ardents. Ne me dites pas que ce sont des archives secrètes ? Les plans d’un attentat, peut-être ?

Il commence à trouver la situation divertissante. Mais très vite, son visage se fige lorsqu’il découvre l’origine de plusieurs documents barrés par la mention «Confidentiel».

– Ministère des Affaires étrangères. Tiens, tiens… Comment vous êtes-vous procuré ces papiers, Mme Belhassem ?

– Je fais le ménage au ministère.

– A votre âge ?

– Faut bien. Ce n’est pas ma pension de retraite qui me permet de vivre.

– Donc vous faites le ménage dans les bureaux du ministère.

– Oui.

– Et vous embarquez le contenu des corbeilles à papier, de préférence celle des bureaux de la direction, pour aller les brûler dans les jardins publics. C’est bien ça ?

Mme Belhassem ne répond pas.

– Je vous ai posé une question.

Mme Belhassem se mure dans le silence.

– Vous allez me répondre, oui ou non ? Comment ces documents confidentiels se sont-ils trouvés en votre possession ? Et pourquoi les brûliez-vous ?

L’inspecteur sonde le regard bleu de cette femme qui s’est soudain muée en une sorte de statue épique, impénétrable : ses vêtements d’un autre monde, son air farouche, sa détermination, son âge aussi, tout concourt à la rendre intouchable. Et pourtant, il doit combattre le respect qu’elle lui inspire, la malmener avec le tranchant du soupçon, il doit la supposer coupable sinon il n’y parviendra pas. Il force sa voix pour lui crier :

– Tu vas parler, tête de mule, ou je te mets en garde à vue.

Elle ne cille même pas. D’ailleurs, elle a tout bonnement cessé de le regarder, comme s’il lui suffisait de détourner le regard pour effacer cet individu, le faire disparaître de son univers, aussi aisément qu’elle le ferait d’une mouche importune ou d’une pensée incongrue.

– Bon, tu l’auras voulu. Je n’ai pas de temps à perdre avec une incendiaire qui refuse de parler. Emmenez-la. Une nuit en cellule la fera peut-être revenir à la raison.

Mme Belhassem se laisse conduire avec la docilité d’un corps vide, cependant que l’inspecteur compose un numéro sur son téléphone :

– Le Ministère des Affaires étrangères ? Je voudrais parler à M. Dubreuil.

– Bonjour Monsieur. Inspecteur de police Mattéi.

Le feu de Madame Belhassem

Par une belle matinée du mois de juin dernier, j’ai aperçu une femme qui brûlait des papiers sur le barbecue de l’espace vert situé entre les immeubles. Son geste m’a intrigué. Il m’a inspiré l’histoire que voici.

Photo : Sylvain Maresca

L’air du matin est frais et léger. Le printemps prend ses quartiers aux Charmilles comme ailleurs. Les pelouses accueillent les premiers badauds. Quelques chiens trottinent, l’air affairé, suivis par leurs maîtres, un sachet à la main pour parer à toute éventualité. La paix des beaux jours est de retour.

Madame Belhassem survient dans l’allée qui traverse l’esplanade. Elle est vêtue chaudement d’une ample robe aux motifs brodés, en partie couverte par un châle en laine pourpre dont les pompons tressautent au gré de ses pas. Un foulard moiré, tissé de fils d’or, couvre ses cheveux. De son visage, on ne remarque tout d’abord que ses yeux, d’un bleu intense, qui contrastent avec sa peau mate et son air méditerranéen. Elle s’avance très droite. Son menton projeté en avant confère à sa démarche une note altière qui commande le respect. Au bout de ses bras pendent deux gros sacs en plastique noir.

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L’attrait de la rivière

Ce texte est issu de la soirée d’improvisation littéraire à laquelle j’ai participé au Théâtre La Ruche, à Nantes, le 30 mai dernier.

On choisit trois auteurs et quelques comédiens (trois en l’occurrence). Alors que l’animateur présente les auteurs au public, ceux-ci sont isolés dans une autre salle pour écrire chacun un texte sur un thème commun, et ce pendant vingt minutes.
Le temps écoulé, ils rejoignent le public pour la lecture de leur texte, suivie avec attention par les comédiens. Ces derniers s’isolent pendant dix minutes pour préparer la mise en scène des textes, alors que le public est invité à imaginer lui-même comment les textes pourraient être adaptés pour la scène et engage un échange avec les auteurs sur leur façon d’écrire. Place ensuite à l’improvisation !

Il doit beaucoup aux trois comédiens, Jean-François Gascard, Rapahël Magnin et Mathéo Massa, qui ont improvisé à partir de mon premier jet. Leurs propositions ont enrichi cette nouvelle version. Je les en remercie.

Le thème imposé était : Le corps est un Autre, ou le corps de l’Autre. Lire la suite « L’attrait de la rivière »

Le rouge-gorge

Chaque fois que je tonds la pelouse, que je sarcle pour désherber ou encore que je creuse un trou en vue d’une plantation, je vois surgir un rouge-gorge qui se poste suffisamment près pour sauter sur mon terrain d’action dès que j’ai le dos tourné. Son arrivée me réjouit car je me plais à penser que ce n’est pas un rouge-gorge parmi tant d’autres, un représentant interchangeable de son espèce, mais LE rouge-gorge, celui qui a ses habitudes dans mon jardin, un familier en quelque sorte, mon locataire pour ainsi dire.

Rouge-gorge.

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Lecture publique

J’ai le plaisir de vous convier à la lecture publique de ma pièce
La pelle et l’aspirateur

jeudi 23 mai à 20 h 30

au Théâtre La Ruche
8 rue Félibien
44000 Nantes

Madame Soares vient chaque jour faire le ménage dans un théâtre. Ce qui ne l’empêche pas de rêver, beaucoup même.
Le directeur de la salle va en faire la déroutante expérience. Un dialogue s’engage entre eux.
Le théâtre est-il fait pour tout le monde ? A-t-il le monopole de l’imagination ?

Interprètes : Annick Soret, Henri Mariel, Bertrand Pineau.

Réservation au 02 51 80 89 13 ou par mail : resa@laruchenantes.fr

En espérant vous y retrouver nombreux.