L’art de la chute

« GALOPIN. – Madame, on a servi sur table.
DORANTE. – Ah ! voilà justement ce qu’il faut pour le dénouement que nous cherchions ; et l’on ne peut rien trouver de plus naturel. On disputera fort et ferme de part et d’autre, comme nous l’avons fait, sans que personne se rende ; un petit laquais viendra dire qu’on a servi ; on se lèvera ; et chacun ira souper.

URANIE. – La comédie ne peut pas mieux finir, et nous ferons bien d’en demeurer là.
                                   Fin »

Molière, La Critique de l’École des femmes (1663), Paris, Garnier Flammarion, 2011, pp. 181-182.

J’adore la façon on ne peut plus simple, légère et désinvolte avec laquelle Molière met un terme, qu’on devine provisoire, au texte par lequel lui-même déclenche sciemment la polémique autour de sa pièce L’École des femmes. Manière de dire : je pourrais continuer à alimenter le débat, à enchaîner les réparties spirituelles, à prévoir celles que vous allez vous-mêmes lancer autour de mon texte, mais je préfère couper court et m’en remettre à un laquais pour sonner la fin du bal. Qu’on ne cherche pas de raison, seul mon arbitraire prévaut en la matière.

Le bruissement de l’Histoire

C’est un roman sans personnages, sans intrigue non plus sinon le déroulement de faits avérés par les chroniques. Un roman qui restitue ce qu’ont vécu des centaines de femmes concernées par le même destin, des Japonaises émigrées aux États-Unis au début du vingtième siècle pour se marier avec des hommes qu’elles n’avaient jamais vus. Ce court roman retrace leur parcours depuis la traversée de l’Océan Pacifique jusqu’à leur mise au ban de la société américaine après l’attaque de Pearl Harbour.

Lire la suite « Le bruissement de l’Histoire »

Une passion au long cours

Le musée de l’Innocence est un roman de l’écrivain turc Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature en 2006. Au fil de plus de 600 pages, il décrit la passion amoureuse d’un fils de bonne famille qui, après deux mois de relations sexuelles torrides avec une très jeune cousine, va passer des années à nourrir pour elle un amour contrarié. Le Lire la suite « Une passion au long cours »

Wash

« [Les Blancs] écrivent qui ils sont, ce qu’ils ont fait. Et pareil pour leur père, et le père de leur père. On met tout dans un livre, on le ferme et on le met sur une étagère. Juste pour savoir qu’il est là et dormir tranquille. On dirait que s’ils n’ont pas écrit leur nom quelque part, et qu’ils ferment les yeux une minute, ils pourraient disparaître.

Mais pas moyen d’écrire ça. Pas de livre où le mettre. Nous autres, on ferme les yeux le soir, et on se réveille le matin, sans avoir été écrits nulle part. Et pourtant, on ne disparaît pas. » (p. 18)

Lire la suite « Wash »

Portrait éloquent

Dessin de Victor Hugo

Ce portrait lu dans Claude Gueux, le court roman que Victor Hugo a écrit en 1834 pour dénoncer la prison et la peine de mort :

« Dans le dépôt où Claude Gueux était enfermé, il y avait un directeur des ateliers, espèce de fonctionnaire propre aux prisons, qui tient tout ensemble du guichetier et du marchand, qui fait en même temps une commande à l’ouvrier et une menace au prisonnier, qui vous met l’outil aux mains et les fers aux pieds. Celui-là était lui-même une variété de l’espèce, un homme bref, tyrannique, obéissant à ses idées, toujours à courte bride sur son autorité ; d’ailleurs, dans l’occasion, bon compagnon, bon prince, jovial même et raillant avec grâce ; dur plutôt que ferme ; ne raisonnant avec personne, pas même avec lui ; bon père, bon mari sans doute, ce qui est devoir et non vertu ; en un mot, pas méchant, mauvais. C’était un de ces hommes qui n’ont rien de vibrant ni d’élastique, qui sont composés de molécules inertes, qui ne résonnent au choc d’aucune idée, au contact d’aucun sentiment, qui ont des colères glacées, des haines mornes, des emportements sans émotion, qui prennent feu sans s’échauffer, dont la capacité de calorique est nulle, et qu’on dirait souvent faits de bois ; ils flambent par un bout et sont froids par l’autre. La ligne principale, la ligne diagonale du caractère de cet homme, c’était la ténacité. Il était fier d’être tenace, et se comparait à Napoléon. Ceci n’est qu’une illusion d’optique. Il y a nombre de gens qui en sont dupes et qui, à certaine distance, prennent la ténacité pour de la volonté, et une chandelle pour une étoile. Quand cet homme donc avait une fois ajusté ce qu’il appelait sa volonté à une chose absurde, il allait tête haute et à travers toute broussaille jusqu’au bout de la chose absurde. L’entêtement sans l’intelligence, c’est la sottise soudée au bout de la bêtise et lui servant de rallonge. Cela va loin. En général, quand une catastrophe privée ou publique s’est écroulée sur nous, si nous examinons, d’après les décombres qui en gisent à terre, de quelle façon elle s’est échafaudée, nous trouvons presque toujours qu’elle a été aveuglément construite par un homme médiocre et obstiné qui avait foi en lui et qui s’admirait. Il y a par le monde beaucoup de ces petites fatalités têtues qui se croient des providences. »

(Paris, Livre de poche, 1995, pp. 39-41)

Entame

Montagnes-version blog

« Ils quittèrent la stanitsa à l’aurore d’une matinée diaphane quand, au premier soleil, les Crêtes d’une blancheur éclatante se dressaient si prochaines, avec leurs replis bleu sombre et chacune de leurs échancrures si visibles qu’un homme inaverti eût pensé les atteindre en deux heures de cheval. »

Ainsi débute Août 14 1, le premier « noeud » de l’immense fresque (inachevée) qu’Alexandre Soljénistsyne a consacrée aux convulsions vécues par la Russie entre le début de la guerre de 1914-18 et la Révolution d’octobre 1917.

Cette phrase m’a toujours fait rêver, peut-être parce qu’elle n’annonçait pas uniquement un fleuve littéraire, mais qu’elle constituait également une invitation au voyage à travers l’immensité russe. Quel souffle faut-il pour démarrer un roman de cette façon, quelle certitude d’avoir en réserve une substance littéraire inépuisable, quelle confiance en soi, quelle ambition également !

1. Alexandre Soljénistsyne, La Rouge rouge. Premier noeud : Août 14, Paris, Fayard, 1984, traduit du russe par Jean-Paul Sémon, Alfréda et Michel Aucouturier, Georges Nivat, José et Geneviève Johannet.

Photographie : Sylvain Maresca