Série estivale – 4

Épisode précédent

Saison 1, 4/?

château'
Photo : Sylvain Maresca

Les chats, qui se sont lassé de tourner, sont partis vivre leur vie dans les arrière-fonds obscurs de la maison, qui n’en manque pas. Voyant Camille qui baille, Alvaro lui lance :

– Au lit bonhomme ! Il est plus que temps.

Puis, il se lève et ajoute :

– Je vais me rentrer, sinon la patronne va se demander où je suis passé.

Camille lui emboîte le pas, tel un somnambule, mais Alvaro l’arrête aussitôt.

– Tu vas dormir ici, c’est plus prudent, n’est-ce pas Anselme ? Tu peux le garder pour la nuit ? Il dort debout.
– Mais pourquoi ?, proteste mollement Camille.
– Parce que je ne veux pas éveiller les soupçons de Madame.
– C’est qui, Madame ?
– Je t’expliquerai plus tard. Pour l’heure, tu vas aller dormir. Il fera plus clair demain. Bonne nuit !

Il s’en va.

Lorsqu’il descend de voiture devant chez lui, il est surpris par un rayon de lumière qui balaie les gravillons du chemin. Des pas s’avancent derrière la lumière.

– Vous rentrez bien tard, Alvaro. Où étiez-vous passé ?
– Bonsoir Madame. Je vous ai réveillée ?
– Pas du tout, mais j’ai entendu une voiture qui passait le portail. Ça m’a inquiétée.
– J’aurais dû vous prévenir, j’en suis désolé.
– Vous m’avez l’air très occupé ces temps-ci.
– Comment ça ?
– Très occupé ailleurs.

Alvaro se retranche dans le silence.

– Je vous ai vu partir ce matin avec un enfant dans votre voiture. Qui est-ce ?

« Nous y voilà », soupire-t-il intérieurement, « exactement ce que je voulais éviter. »

– A quoi jouez-vous, Alvaro ? Vous amenez des gens chez moi, à présent ?
– Non, pas du tout.
– Alors, qui est ce garçon ? Enfin, si c’est un garçon, allez savoir.
– C’est un garçon, en effet.
– Et…
– Je vais vous expliquer.

Il la suit jusqu’au château, dont il n’avait pas remarqué que les lumières du hall étaient allumées. Elle l’introduit dans le salon, où il n’a jamais mis les pieds – d’ordinaire, elle lui donne ses instructions dans la cuisine –, mais à peine a-t-il eu le temps de jeter un œil furtif aux tentures, au lustre et à la cheminée surmontée d’un immense portrait en pied, que Madame Lignières du Val lui redemande sur un ton sec :

– Alvaro, qui est ce garçon ?

Faute d’une meilleure option, il prend le risque de tout lui révéler. Sa patronne est guindée certes, sans une once de familiarité, mais équitable. En revanche, elle entend être obéie et ne supporte pas les à-peu-près.

A mesure qu’il lui détaille les circonstances de sa rencontre avec Camille, Alvaro sent la méfiance de son interlocutrice se relâcher peu à peu et céder devant un sentiment qu’il ne lui connaissait pas.

– Son père est un ivrogne, dites-vous ? Ce garçon n’a-t-il donc pas de mère ?
– Je l’ignore, Madame. Je ne connais pas grand-chose de son histoire, en fait.
– La prochaine fois qu’il reviendra vous voir – parce qu’il va revenir n’est-ce pas… ?
– Je le suppose, en effet.
– Eh bien amenez-le moi, voulez-vous ?

C’est une prière, pas un ordre.

– Bien Madame. Je n’y manquerai pas.

Ils se séparent sur ce partage indécis d’une attente commune.

°°°

Le lendemain matin, Camille, que les chats sont venus réveiller, joue avec eux dehors dans l’attente d’un hypothétique petit déjeuner, lorsqu’une voiture se gare devant la maison.

– Qui c’est celui-là ?

Cette interjection rageuse sort de la bouche du premier individu qui s’extrait du véhicule. C’est ainsi que Camille fait la connaissance, si on peut appeler ça « faire connaissance », du fils d’Anselme, de sa fille et de son gendre, qui le fixent avec le regard impérieux et foudroyant de la justice céleste.

– Où il est le vieux ?

Camille juge plus prudent de ne pas répondre.

– Tu as perdu ta langue ?

Ils pénètrent en force dans la maison sans attendre sa réponse. On dirait un commando du GIGN programmé pour une intervention anti-terroriste. Camille entend du remue-ménage, plusieurs jurons de plus en plus sonores d’Anselme, qu’ils ont tiré du lit. Pour finir, tout ce petit monde se retrouve autour du garçon, à l’examiner comme on le ferait d’un spécimen inconnu, faussement inoffensif, peut-être même venimeux.

Anselme les regarde par en dessous comme un enfant pris en faute.

– Qu’est-ce que tu manigances encore ? Tu ramènes des gosses chez toi à présent ? J’espère que tu ne l’as pas enlevé, au moins.
– N’importe quoi.
– Alors, que fait-il chez toi ?
– Tu ne serais pas un peu… sur les bords ?, persifle la fille d’Anselme. Vous voyez ce que je veux dire… L’armée, ça vous fabrique des régiments de détraqués.
– Tu va la fermer, langue de vipère ?

Anselme est sorti de son abattement. A présent qu’il est pleinement réveillé, il retrouve sa combativité de coq gaulois endurci chez les paras et leur balance tout son arsenal d’épithètes ordurières. Il gesticule pour se défaire de leur emprise, mais les deux gars le tiennent bien serré, comme s’ils venaient de prendre sur le fait un voleur de poules.

– Vas-tu nous dire, oui ou non, ce que ce morveux fout ici ?
– Morveux, toi-même !

Camille n’a pas pu s’empêcher de répliquer. Il déteste par dessus tout qu’on le déconsidère. « Morveux », c’en est trop. Et puis qu’est-ce que sa présence chez Anselme a de si scandaleux ? Si seulement Alvaro était là, il les remettrait à leur place. Côté carrure, ils ne font pas le poids.

– La ferme, microbe. Personne ne t’a sonné.

Ils reprennent leur dialogue de sourds avec Anselme qui, de son côté, s’emploie hardiment à les invectiver. Camille assiste à ce spectacle qui confine à l’absurde, d’autant qu’il n’a aucune idée des liens de parenté qui unissent le vieux au commando.

Ce qu’il comprend soudain, c’est qu’Anselme joue : à faire le furieux, à se débattre, à les assaisonner de son vocabulaire le plus outrancier. Ça l’amuse et, du même coup, ça amuse l’enfant. Lequel perçoit très nettement le clin d’œil que lui adresse Anselme, en même temps qu’un discret coup de menton parfaitement explicite. Si ça ne veut pas dire : « Prends la poudre d’escampette, et vite fait, pendant que je les occupe », c’est que ce gamin n’a jamais joué aux gendarmes et aux voleurs.

Bien-sûr qu’il y a joué. Camille commence tout doucement à s’écarter du groupe, qui n’en a que pour les coups de gueule du vieux, puis, lorsqu’il se trouve à bonne distance, il part en courant vers le hangar. Le plus surprenant dans sa fuite, c’est que, dès qu’il a disparu dans les recoins de la masure, les cinq chats viennent monter la garde devant la porte battante, toutes griffes dehors, le poil hérissé, feulant avec l’aplomb d’une unité d’élite persane.

La fuite de Camille, les chats qui s’en mêlent et Anselme qui s’étouffe de rire, c’en est trop pour les forces de l’ordre familial.

– Il ne perd rien pour attendre, ce petit merdeux, ni toi non plus, vieil imbécile. On va prévenir la police et là, tu riras peut-être moins. Dans quels beaux draps t’es-tu encore mis ? Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu pour avoir un père pareil ?

Leur voiture redémarre en trombe, cependant qu’Anselme va féliciter ses chats. Une belle journée commence.

Enfin, pas pour tout le monde…

(A suivre…)

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