Saison1, 5/?

Camille ne s’aventure pas à retourner chez Anselme, de peur de tomber dans les filets de la police. Il a entendu la menace proférée par ses enfants et s’imagine déjà la maison transformée en souricière, le vieux ligoté au fond de la cave, les chats empoisonnés, bref l’enfer sur terre qui n’attend plus que lui pour le jeter aux flammes. Ce garçon ne manque pas d’imagination ; il cultive même avec une sorte de délectation des songes menaçants, aux contours obscurs de pierres humides et de lichens filandreux. Mais comme il n’a pas l’âme d’un héros, il ne lui vient pas à l’esprit de partir délivrer Anselme en jouant sur l’effet de surprise et la réactivité toute militaire du vieux combattant. En d’autres termes, Camille prend le large.
Il évite l’école où il se doute bien que sa disparition a déclenché une agitation qui ne lui vaudrait que des ennuis. Il combat également son envie de retourner à la péniche, de peur que son père ne soit déjà sorti de l’hôpital. Si seulement ils pouvaient le garder en observation, le bourrer de calmants jusqu’à en faire un légume inoffensif, puis l’expédier dans un centre de désintoxication dont il se sortirait plus jamais, car sa cirrhose n’était pas du genre à se réduire, bref s’ils pouvaient délester Camille à tout jamais de ce « paternel » imbibé jusqu’à l’inconscience, le fiston leur en serait éternellement reconnaissant.
Comme il erre sans but à la lisière de la campagne, l’image de sa mère le percute avec la violence d’un éclair. D’ordinaire, il réussit à ne pas y penser, mais est-ce la fuite, le désordre qui en quelques heures s’est emparé de sa vie, il ne peut empêcher le visage de sa mère de s’imprimer sous ses yeux. Elle rit sous un soleil chaud, il se sait à côté d’elle comme si… « Non, non ! », hurle-t-il, la douleur est trop forte. Il se jette dans l’herbe, enfouit son front dans les myosotis, mais même à la racine des fleurs, le visage rayonne encore. Camille n’a pas conscience en cet instant de partager le désespoir de son père, seul l’étouffe son chagrin écrasant.
Il frissonne. Il n’a pas vu le soir tomber. Il se relève, barbouillé de pétales et de feuilles froissées. Le ciel est clair et limpide.
Il ne fait pas tout à fait nuit lorsqu’il se laisse tomber de l’autre côté du mur, mais il avait trop faim pour attendre davantage. Le parc est calme, il se dirige vers la demeure d’Alvaro lorsqu’une voix l’interpelle
– Eh toi, que fais-tu là ? Tu ne sais pas que tu viens de t’introduire dans une propriété privée ?
Camille prend les jambes à son cou, mais la voix le poursuit avec une telle autorité qu’il s’arrête, sans oser se retourner. Au bout de l’allée, il aperçoit Alvaro qui sort de chez lui, mais ne vient pas à sa rencontre.
– Qu’est-ce que c’est que ces manières de brigand ? Et puis, regarde-moi quand je te parle.
Le fugitif pivote d’abord lentement la tête, puis les épaules, tout en gardant ses pieds orientés vers la fuite. Il aperçoit une femme d’un certain âge qui le toise. Il se sent paralysé par son regard comme un insecte sous la loupe d’un entomologiste, littéralement à sa merci, redoutant l’épingle qui pourrait le transpercer pour le fixer sur une planche de collection.
– N’aie pas peur, je ne te veux aucun mal. Je n’apprécie tout simplement pas qu’on pénètre chez moi comme un voleur. Le portail est assez grand. Pourquoi ne pas l’emprunter pour te rendre chez Alvaro. Car c’est bien lui que tu viens voir, n’est-ce pas ?
– Vous êtes sa femme ?
– Grand Dieu non ! Sa patronne.
– Alors, vous êtes Madame.
– Madame ?
– C’est ainsi qu’il parle de vous. Madame ceci, Madame cela.
– Va pour Madame. J’habite dans ce château, bien trop grand pour moi. Tu vas m’y suivre, car nous avons des choses à nous dire.
Camille se retourne vers Alvaro qui, depuis le seuil de sa porte, lui fait signe d’y aller. Cela ne le rassure pas, mais a-t-il seulement le choix ?
– Allez, viens. On ne va pas y passer la nuit.
Ils pénètrent dans la grande demeure dont Camille perçoit d’abord les ombres : seules quelques pièces sont éclairées. Madame Lignières du Val le conduit à l’office où une délicieuse odeur de cuisine le fait chavirer.
– Je t’attendais, vois-tu.
– Moi ?
– Évidemment. Je savais que tu reviendrais. Alvaro m’a raconté ton histoire.
– Que vous a-t-il dit ?, lui demande Camille, soudain très inquiet. Vous allez appeler les flics ?
– La police, pourquoi la police ?
– Non, rien, c’est que…
– Viens donc manger pendant que c’est encore chaud. Tu dois avoir faim, non ?
Les yeux de Camille rivés aux plats disposés sur la table répondent à sa place. Il dévore ce dîner providentiel avec la voracité d’un forçat évadé. Son hôtesse le regarde faire avec un léger sourire de contentement. Elle se dispense de le questionner, consciente qu’en cet instant le cerveau de l’enfant se trouve tout entier absorbé par son estomac.
A mesure que sa faim s’apaise, elle entreprend de l’interroger avec précaution, pour ne pas l’effaroucher. Sur ses plats préférés, sa vie sur la péniche – tiens, elle sait ça aussi ! –, ses goûts musicaux, les chansons qu’il écrit. Camille en veut à Alvaro d’avoir trahi ses secrets, mais il ne perçoit pas de menace dans la curiosité de cette femme calme et impérieuse. Il en vient à lui parler plus librement, il la questionne à son tour. Elle semble apprécier son aplomb.
– Qu’allez-vous faire de moi ?, lui demande-t-il, réalisant soudain qu’il se trouve entièrement en son pouvoir.
– Je te fais peur ?
– Je ne sais pas.
– Tu me prends pour une sorcière qui envoûte les enfants pour mieux les dévorer ?
– Madame, je ne suis plus un enfant.
– Oh que si ! Mais un enfant jeté dans une vie d’adulte. Ce n’est pas de ton âge. Tu as besoin de protection.
– Et c’est vous qui allez me protéger ?
A cet instant précis, on entend une voiture pénétrer dans la propriété et se garer devant le perron, un gyrophare allumé sur le toit. Deux gendarmes en sortent qui carillonnent à la porte. La châtelaine évalue la situation en un instant. Elle empoigne la main de Camille qui panique déjà, lui intime le silence et l’enferme dans un placard sous l’évier devant lequel elle repousse un seau et une serpillière dégoulinante. Puis elle va ouvrir.
– Bonsoir Madame la comtesse.
– Messieurs.
Intimidés par son air altier et le ton cinglant sur lequel elle a concédé ce salut qui n’avait rien d’une invitation, le premier gendarme se retourne vers son collègue, lequel, guère plus assuré, recule d’un pas.
– Alors messieurs, que me vaut cette intrusion en pleine nuit ?
– Eh bien, voyez-vous, nous sommes à la recherche de votre jardinier.
– De mon jardinier ? Et pourquoi donc ?
Elle se tient devant eux, la porte du manoir refermée derrière elle, signifiant on ne peut plus clairement qu’elle n’entend par leur faciliter les choses.
– C’est au sujet d’un enfant.
– D’un enfant ? Vous voulez voir mon jardinier au sujet d’un enfant ? Je vous détrompe tout de suite : Alvaro est un vieux garçon et il n’a pas d’enfant. Vous faites fausse route.
– Il ne s’agit pas de son enfant, mais d’un garçon d’environ huit ans qui a disparu.
– Tiens donc.
– Divers témoins l’auraient aperçu hier en compagnie de votre jardinier.
– Les gens… Ils parlent pour se rendre intéressants. Pour un rien, ils s’imaginent tout un film. Ils regardent trop de séries policières.
– Madame la comtesse, permettez-moi d’insister. On a vu l’enfant monter dans la voiture de votre jardinier.
– Sa voiture n’a pas quitté ma propriété de toute la journée d’hier.
– Vous en êtes sûre ?
– Mettriez-vous ma parole en doute ?
– Pas du tout, Madame la comtesse.
– Eh bien ?
– C’est que ça ne colle pas…
– Avec les racontars d’inconnus ? La belle affaire ! Tenez-vous en à ce que moi je vous affirme.
Elle se détourne en lâchant nonchalamment :
– Si nous en avons fini…
Ils hésitent, échangent des regards désemparés.
– Je vous souhaite la bonne nuit, messieurs.
Et elle leur referme la porte au nez sans plus de cérémonie.
Elle attend d’entendre leur voiture redémarrer pour aller délivrer Camille, qu’elle trouve endormi sur le sol du placard. « Le sommeil est son refuge », pense-t-elle, cédant à la tentation de le laisser passer sa nuit dans les éponges. Mais elle se décide à faire appel à Alvaro pour qu’il vienne l’extraire de là et monter le coucher plus confortablement dans une chambre du premier étage. Puis, elle lui sert un brandy qu’ils dégustent dans le salon, à la fois excités comme des faussaires qui auraient dupé le service des douanes et passablement inquiets des conséquences de leurs actes. Alvaro goûte ce moment irréel où il se sent pour la première fois complice de sa patronne, sans toutefois comprendre l’aisance avec laquelle elle vient de se compromettre à ses côtés.
(A suivre…)