
Depuis quelques jours, je travaille chez un horticulteur.
J’ai fini par me rendre compte que Jeannine ne s’en sortait pas avec sa maigre pension de retraite. Bien sûr, elle est trop fière pour l’admettre, mais au quotidien c’est manifeste. Ces derniers temps, avec l’inflation, on mange de la soupe aux vermicelles tous les soirs. J’ai donc décidé d’apporter mon écot aux finances de la maison, en me gardant bien d’en toucher mot à la patronne. Colère assurée.
D’un simple coup d’œil, l’horticulteur a évalué ma carrure et mes muscles – ça va, j’ai ce qu’il faut – et, sans plus de formalités, il m’a embauché comme manutentionnaire. Du matin au soir, je trimbale des sacs de terreau, des jardinières, des palettes de plants, des récupérateurs d’eau, etc. Ça ne me déplait pas de travailler au milieu des fleurs.
Lorsque j’embauche, il fait à peine jour. Ce matin, la terre, les plantes, tout était humide après la pluie de la nuit. Les mains s’engourdissaient au contact des outils abandonnés depuis la veille. Me mettre en train m’a couté davantage d’efforts que d’habitude.
Attelé à décharger un camion de gravier, j’ai senti passer plus que je ne l’ai vu le stagiaire de l’entreprise. Un grands gars taiseux, élève en Bac pro. Aussitôt après, j’ai entendu un cri étouffé suivi d’un bruit de chute. Je me suis retourné et je l’ai découvert étalé de tout son long à travers l’allée, la tête plongée dans un tas de sable. A un mètre près, il s’effondrait dans la tourbe. Il ne bougeait plus.
Je me suis précipité pour le relever. Il avait le visage saupoudré de sable dont il a voulu se débarrasser avec ses mains, mais je l’en ai empêché.
– Laisse-moi faire, je m’en occupe. Et surtout, garde les yeux fermés. Il n’y a rien de pire que du sable sous les paupières.
J’ai sorti de ma poche un mouchoir en papier et j’ai commencé à épousseter son visage ensablé, aussi délicatement que si je m’attaquais à la poussière des poupées de porcelaine de Jeannine – heureusement que je n’ai jamais essayé, elle ne m’aurait pas laissé faire. J’avais peur de lui faire mal. Je soufflais doucement pour détacher les grains de sable, quasiment un par un, soulevant à chaque fois un frisson sur la peau du garçon qui, stoïque, ne bronchait pas.
De longues minutes me furent nécessaires pour désincruster le front, les joues, les paupières, le nez, le menton et enfin la bouche. A mesure que je déchargeais son visage de sa crasse de sable, je le contemplais plus intensément, comme le vase qu’on dégage du moule au terme de la cuisson. J’ai eu la sensation, pour ainsi dire la certitude, de l’avoir modelé. Je contemplais mon œuvre.
Sauf qu’il commençait à s’agiter.
– Attends, il y en a encore. Patience, c’est bientôt fini.
Je mentais bien sûr, mais je voulais garder un instant de plus à mon entière disposition ce visage offert, aussi confiant que celui de l’enfant sous la caresse de sa mère. Nulle tension perceptible, rien que le relâchement procuré par la main qui soigne, la main qui soulage.
Je me suis rapproché. Je sentais à présent son souffle contre ma peau. Le duvet au dessus de ses lèvres était perlé d’une rosée de sueur. Poussé en avant par une main invisible, j’ai déposé un baiser sur ses lèvres roses. J’ai senti aussitôt monter en moi un afflux de chaleur, mes oreilles bourdonnaient. Un vent chaud m’a traversé, mon cœur cognait comme un sourd.
Le garçon n’a pas bougé.
J’ai fini par sortir de ma transe et me suis reculé, submergé par la confusion comme la braise sous l’eau froide. Le silence se figea entre nous, un silence sans avant ni après, béance ouverte, inconnue.
Au bout de quelques minutes, ou peut-être de seulement quelques secondes, il a ouvert les yeux, m’a regardé, s’est relevé en secouant ses vêtements salis et m’a dit :
– Merci.
Puis, il s’est éloigné.
J’ai senti sur mes lèvres la piqure d’un grain de sable que j’avais sans m’en rendre compte décollé des siennes, ultime témoin de sa chute, de notre collision.
Ma journée terminée, je ne suis pas rentré directement chez Jeannine. Je ne voulais pas subir sa curiosité et ses remarques sans ménagement. Je me suis assis sur un banc à l’ombre des arbres d’où, regardant le va-et-vient des passants, des voitures, des oiseaux et l’envol des feuilles emportées par le vent, face à cette intense circulation d’énergie et de certitudes, je me suis demandé :
– Et moi, qui suis-je ?
Je n’ai pas trouvé de réponse à cette question qui me percutait pour la première fois, à peine peut-être un soupçon de réponse ou, plus exactement, le frémissement timide d’un soupçon.
Le lendemain matin, comme je buvais mon café les yeux dans le vague, j’appris de mes collègues que le stagiaire était parti. La veille était son dernier jour.
Retrouvez les aventures précédentes de Sébastien Mërcy.
Bien ce texte : enlevé, délicat, pudique.
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