Oubli instantané

Photo : Nandhu Kumar

Quand j’ouvre les yeux, je suis encore dans le rêve.

L’image est nette, elle m’aspire avec la force de conviction du réel. J’évolue dans ce décor onirique avec l’assurance, la jubilation ou l’angoisse qu’il m’arrive de ressentir dans les vrais moments de la vie. La force de mes sensations m’emporte quand bien même le rêve me projette dans des situations improbables, me confronte à des rencontres impossibles, mêle réalité et fantasmes, télescope sans ménagement ni transition les séquences à la manière d’un montage incohérent. Mon rêve coule de source, mais puise à une source inconnue.

Je suis encore dans cet univers à la fois intime et étranger lorsque, subitement, j’ouvre les yeux. Mon réveil n’éteint pas aussitôt le rêve. Il s’écoule un court laps de temps – à peine quelques secondes – au cours duquel perdure le rêve, ou du moins sa sensation, tel un remous à la surface de l’eau. Je m’imagine même que je vais pouvoir alimenter mon rêve consciemment, tirer moi-même les ficelles, devenir le metteur en scène de cette fantasmagorie ouverte. Mais patatras ! J’oublie tout instantanément. Je perds toute notion des images, des situations, des lieux, des personnages. Il ne me reste plus rien. Je sais que j’ai rêvé, mais de quoi ? Mystère complet.

Cet effacement, aussi bref que définitif, ne laisse pas de me surprendre. Il me fait l’effet d’un remords, comme le geste de l’enfant qui cache le motif de son dessin lorsque paraît l’adulte. Sauf que je suis à la fois l’enfant et l’adulte. Ou alors mon rêve s’efface comme le brouillon que l’on jette ; mieux encore, comme la photo que l’on supprime d’un clic sur un écran numérique.

Un effacement avec un tel degré d’oubli, comment est-ce possible ? Mon cerveau fait le ménage, il libère l’espace qu’il a accaparé pour ses jeux nocturnes afin de laisser la place à mes activités conscientes de la journée. Il ne me reste plus rien de ses élucubrations, la raison a repris le dessus. Plus rien, vraiment ? Le sous-locataire qui prend ses aises pendant mon sommeil ne laisse-t-il traîner aucun indice lorsque je reprends possession de mon domaine au petit matin ? Il semble pourtant me connaître par cœur. Il joue toute la nuit avec mes faits et gestes, mes souvenirs, mes craintes, mes peurs, mes désirs, et je n’en retrouverais rien ? Étrange tour de passe-passe.

Chaque matin, je me lève donc avec le vague dépit d’avoir encore laissé divaguer un passager clandestin qui me fuit comme la peste, un noceur qui ne laisse sur place aucune tache de vin, aucun verre brisé, quand bien même il a fait la fête toute la nuit au cœur de mon esprit. Est-ce que je m’en plains vraiment ? Même cela, je l’ignore.

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