Sébastien et les araignées

Photo extraite du blog Chroniques sociales

C’est l’automne, les araignées rentrent à la maison.

Or, les araignées, Jeannine déteste ça. Elle n’en a pas peur, il en faudrait davantage pour effrayer une femme de sa trempe, qui a connu la guerre. Un coup de talon, ou de torchon, et le tour est joué. Sauf que depuis quelques jours, il y en a trop. Et puis, les écraser laisse des traces sur le sol ou les murs. C’est une plaie, une véritable invasion. Alors, que fait-elle Jeannine ? Elle se tourne vers moi : « Débarrasse-moi de ça ! » C’est simple, ça ne mérite ni explications ni commentaires. Au boulot !

Personnellement, je n’ai rien contre les araignées. J’ai toujours en tête ce que mes parents me répétaient : une maison avec des araignées est une maison saine. A ce compte-là, la maison de Jeannine doit être super saine ! Et puis, ne dit-on pas que l’apparition d’une araignée est gage de richesse ? J’ai essayé de servir cet argument à Jeannine. Après tout, c’est une croyance française, de même que « Araignée du soir, espoir ». L’espoir, on en a sacrément besoin par les temps qui courent. Quant à la richesse, Jeannine, elle ne dirait pas non. J’ai cru l’avoir convaincue de laisser ces pauvres bestioles tranquilles, à voir la lueur d’intérêt qui a subitement éclairé ses yeux. Elle est restée songeuse quelques instants avant qu’elle ne reprenne ses esprits : « Débarrasse-moi de ça ! C’est pourtant clair, non ? » Dommage ! La magie n’a plus cours dans ce monde. Une araignée n’est plus qu’une menace, une gêne, une souillure. Dehors la nature et ses mystères !

Depuis, je ruse : je traque les araignées, mais je ne les tue pas. Je m’en empare et les remets dehors en m’excusant auprès d’elles de les malmener. C’est tout de même mieux que de les écraser. Je n’ignore pas qu’elles ont toutes les chances de revenir dans la maison, si confortable, si saine, si sèche, mais Jeannine n’a pas besoin de le savoir. Du moment qu’elle n’en voit plus.

Le problème,  c’est que ça me prend du temps. D’une part parce qu’il y en a beaucoup, surtout depuis qu’il s’est mis à pleuvoir. Elles apparaissent au moment où on s’y attend le moins, en haut d’un mur, postées comme des guetteurs, ou le long des plinthes à cheminer sans bruit. Ont-elles conscience de notre existence ? Savent-elles seulement qu’elles empiètent sur notre territoire ? Qu’est-ce qu’elles diraient si on allait s’installer dans leur intérieur, à supposer que leur intérieur ne soit pas justement le nôtre ? Leur sans-gêne est la seule chose qui m’indispose chez elles, mais bon, puisqu’on ne peut pas les raisonner, à quoi bon s’en formaliser.

Si ça me prend autant de temps de les attraper, c’est aussi parce qu’elles ne se laissent pas faire. Vous en découvrez une posée sur un rideau comme une broche épinglée sur un vêtement de femme, figée, sans le moindre signe de vie. Vous vous approchez, vous êtes sûr qu’elle ne vous entend pas, mais au moment de la saisir, elle se laisse tomber comme une pierre et disparaît avant même que vous ayez eu le temps de réagir. Quant à la poursuivre, inutile d’y penser. Elle doit déjà être tapie dans un recoin où, ton sur ton, elle est devenue invisible. C’est du sport. Mais bon, du moment qu’elle a disparu du champ de vision de Jeannine, c’est gagné.

Ce que je redoute par dessus tout, c’est que, un jour, la patronne en trouve une sur son fauteuil ou, pire encore, qu’une araignée s’aventure le long de sa manche lorsqu’elle regarde la télé, à moitié-somnolente. Je n’ose pas y penser. Ce serait la catastrophe, un coup à me faire bannir de la maison. Heureusement, allez savoir pourquoi, ça ne s’est encore jamais produit. Pourtant, ce serait comique : imaginez que, profitant de la sieste de Jeannine, une araignée entreprenne de tisser sa toile entre ses épaules et ses oreilles, une jolie toile parfaitement géométrique comme elles savent si bien le faire, une sorte de châle aérien et argenté, aussi léger qu’un souffle d’air. J’adorerais. Une telle parure irait si bien à la vieille dame pétrie d’ennui qui s’éternise dans son fauteuil. Petit à petit, encouragée par son souffle régulier, l’araignée l’envelopperait de la tête aux pieds, engourdissant ses mouvements jusqu’à l’immobiliser dans ce demi-sommeil qui lui tient lieu de vie. Jeannine retrouverait son cocon originel et qui sait, peut-être renaitrait-elle sous une autre forme ?

Je rêve, je rêve, mais sacrilège, voici qu’une nouvelle araignée s’engage sur la télé. Branle-bas de combat, sus à l’envahisseur !

Retrouvez les aventures précédentes de Sébastien Mërcy.

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