Dialogue de sourds

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Photo : Sylvain Maresca

Le Pommier – Ce buisson m’irrite avec ses épines qui lacèrent mon écorce.
L’Aubépine – C’est moi que vous qualifiez de « buisson » ?
Le Pommier – Évidemment ! Qui d’autre que vous l’Aubépine, qui m’enserrez le tronc ?
L’Aubépine – Je suis une amputée, Monsieur. On m’a coupée dans mon élan, telle est la vérité.

Le Pommier – Pourquoi vous en prendre à moi ? Que vous ai-je fait ?
L’Aubépine – Dire qu’on répète à l’envi que les arbres ont de la mémoire…
Le Pommier – Parlez clair, je ne comprends rien.
L’Aubépine – Eh bien, cher innocent, on vous a greffé sur moi.
Le Pommier – Moi ? Je ne m’en souviens pas.
L’Aubépine – Évidemment, vous n’étiez alors qu’un avorton de tige, tout juste trois feuilles.
Le Pommier – Et alors, que s’est-il passé ?
L’Aubépine – On a sectionné ma branche maîtresse, on l’a fendue et on vous a introduit dedans. Le tout ligaturé serré afin de bien me faire comprendre que je serais obligée désormais de vivre avec ce corps étranger, cet intrus.
Le Pommier – Et ensuite ?
L’Aubépine – J’ai d’abord cru que vous alliez crever, chétif comme vous étiez. Ou alors que je m’accommoderais de votre présence, il me suffirait de vous ignorer. Mais voilà que vous avez commencé à grossir comme un bébé glouton, à me sucer la sève, vous n’en aviez jamais assez.
Le Pommier – Il fallait bien que je survive. Mettez-vous à ma place.
L’Aubépine – Plutôt crever ! Je n’avais rien demandé, moi. Vous m’avez colonisée, étouffée, vidée de ma substance. Et tout ça pourquoi ? Pour produire ces pommes étincelantes qui vous valent tous les compliments. Qui me prête attention, à moi qui vous nourris, moi sans qui vous ne seriez rien ?
Le Pommier – C’est pour ça que vous me martyrisez avec vos épines ?
L’Aubépine – J’ai décidé que mon calvaire avait assez duré. Finis l’abattement, ma vie de légume, la poussière qui recouvrait mes rameaux rachitiques. J’ai relevé la tête, je lutte cellule après cellule pour réorienter la circulation de ma sève à mon avantage.
Le Pommier – C’est vrai que je me sens un peu faible ces temps-ci.
L’Aubépine – Et comment ! Fini de me pomper sans vergogne. Je reprends possession de mon bien, j’étends mes branches, j’explose mes fleurs et, oui, je pousse mes épines pour bien marquer ma détermination à ne plus me laisser faire. La couronne d’épines, désormais, est pour vous.
Le Pommier – Vous allez donc me faire souffrir jusqu’à la nuit des temps ?
L’Aubépine – Je ne suis qu’au tout début de ma revanche. Il va vous falloir prendre votre mal en patience.
Le Pommier – Mais je n’y suis pour rien. Je n’ai pas demandé à vous parasiter. Moi non plus, on n’a pas sollicité mon avis.
L’Aubépine – N’essayez pas de m’attendrir avec vos airs de déshérité. Vous découvrez enfin la réalité des choses : on ne peut pas piller impunément. Un jour ou l’autre, le vent tourne.
Le Pommier – Essayons de trouver une solution, voulez-vous ?
L’Aubépine – Quelle solution ?
Le Pommier – Eh bien, je ne sais pas. On n’a qu’à se séparer. Ainsi, vous pourriez enfin pousser à votre guise et moi vivre ma vie plus confortablement.
L’Aubépine – Nous séparer, malheureux ? C’est tout bonnement impossible. Vous êtes rivé à moi comme la tique sur le dos du rat. Il faudrait vous scier, autant vous condamner à mourir, tandis que moi, sitôt étêtée, je dépérirais.
Le Pommier – Vous voyez bien que nous sommes condamnés à nous entendre.

Jardinier 1 – Il est plus que temps de ratiboiser cette aubépine. Ça fait négligé.
Jardinier 2 – Elle a une sacrée santé, et puis regarde l’auréole de fleurs qu’elle tresse autour du tronc du pommier. On dirait qu’il pousse dans un nuage.
Jardinier 1 – Tu es poète ou jardinier ?
Jardinier 2 – Je ne fais pas de différence. Un jardin, c’est de la poésie qu’on cultive.
Jardinier 1 – Alors qu’est-ce qu’on fait ?
Jardinier 2 – On la garde et on plante une étiquette pour attirer l’attention des promeneurs sur cette alliance rare entre une aubépine et un pommier.
Jardinier 1 – Et tu écriras quoi sur ton étiquette ?
Jardinier 2 – « Ici pousse un spécimen spontané d’Aubépomme ».

4 réflexions sur “Dialogue de sourds

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