Sébastien se recueille

C’est vrai que Jeannine ne bougeait plus trop ces derniers temps. Lorsque je rentrais du boulot le soir, je la retrouvais dans la même position que le matin, enfoncée dans son fauteuil qui s’écaille, à moitié somnolente, à croire qu’elle y avait passé la journée et même la nuit précédente. Peut-être qu’en réalité, elle s’agitait pendant mon absence, mais je ne décelais aucun signe d’activité dans la maison, rien qui ait changé de place. Jeannine dans son fauteuil, le fauteuil dans la maison, la maison dans la torpeur, c’était tout un. Je la saluais en ouvrant la porte, elle grommelait vaguement quelque chose presque sans ouvrir la bouche, rien d’autre. La conversation avait déserté notre quotidien depuis belle lurette.

Ce soir-là, en sortant des toilettes avant d’aller me coucher, je lui ai jeté un coup d’œil machinal, avec l’absence d’intention, mais l’automatisme d’un veilleur de nuit. Pourquoi me suis-je arrêté pour la regarder ? Il n’y avait pourtant rien de nouveau, sinon le sempiternel tableau de Jeannine devant la télé. La lumière du poste se reflétait sur son visage. Ça m’a fait penser à un scanner qui aurait dévoilé l’état de son cerveau, sa structure interne et les trop rares signes de son activité. Oui, c’est ça qui m’a intrigué : l’image ne bougeait pas.

Je me suis approché pour voir ce qu’elle regardait. L’écran était barré d’un encadré qui l’avertissait que si elle ne pressait pas une touche de sa télécommande, n’importe laquelle, le téléviseur allait s’éteindre dans les trois minutes. « Jeannine, elle est où la télécommande ? », lui ai-je demandé, avant de m’apercevoir qu’elle la tenait dans sa main droite. « Appuyez dessus, sinon ça va s’éteindre. Vous voulez que je le fasse ? » J’ai avancé la main pour prendre le boitier, mais elle le tenait fermement. « Comme vous voulez. Allez-y, appuyez ! » Aucune réaction. A ce moment précis que le téléviseur s’est éteint.

C’était comme à l’hôpital. J’ai vu ça souvent dans des séries américaines. Le patient est allongé sur son lit, des tuyaux, des capteurs, l’auscultent en permanence. Il ne bouge pas, ne réagit à rien. Mais sur un moniteur, on voit une courbe qui défile, qui ondule régulièrement, pendant que s’affichent des chiffres réajustés en temps réel à la virgule près. Des sons répétitifs accompagnent cette mise en équation de la vie ou de ce qu’il en reste. Tant que l’atmosphère bleutée et confinée de la chambre est animée par cette ritournelle numérique, tout va bien. La vie reste tapie dans les profondeurs de ce corps qui fait mine de s’en désintéresser, mais on sait qu’elle est là. Chacun peut vaquer à ses occupations.

Et puis, soudain, la courbe s’aplatit jusqu’à ne plus figurer qu’une ligne droite qui file vers le bord de l’écran dans une immobilité parfaite. Un son continu signale cet affaissement, un son qui alerte, un son en forme de sirène, un son pour rien. Le téléviseur de Jeannine a lancé le même signal ultime avant de perdre le contact. Il était connecté si étroitement aux pulsations de sa vie qu’il n’a pas survécu à son trépas.

Je suis resté figé devant l’écran noir. Il ne m’est pas venu à l’esprit de me tourner vers Jeannine, à la recherche d’un tressaillement, d’un souffle. C’était inutile. Je savais qu’elle était morte, il me suffisait de regarder l’écran. Les écrans nous révèlent tout aujourd’hui.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté là, dans l’obscurité de cette pièce que plus rien n’éclairait. Je n’ai pas osé la toucher. Elle était encore trop présente. D’ailleurs, l’avais-je jamais touchée ? Dire que mes dernières paroles concernaient sa fichue télécommande. Je ne lui ai pas dit adieu, je ne l’ai même pas accompagnée. Elle est partie seule, alors que j’étais à ses côtés. Est-ce que ça a compté quand même pour elle ? Et puis, pourquoi n’ai-je pas tenté de la ranimer ? Si seulement j’avais eu l’idée de rallumer la télé. Peut-être que le fluide vital circule dans les deux sens. L’écran réactivé aurait transmis à son cerveau la commande décisive, la réinitialisation du système, un sursaut télépathique, sait-on jamais ?

Je n’avais jamais vécu ça. Est-ce qu’on vit la mort d’un autre ? Je ne sais pas. Et pourtant, il faut bien faire quelque chose, puisque le mort, lui, ne peut plus rien. Ne serait-ce que pour se convaincre qu’on est encore vivant, pour ne pas se laisser aspirer par le grand silence qui s’empare du cadavre et nous entraîne vers les profondeurs que lui seul explore. La tentation est forte.

Le matin pointait déjà lorsque j’ai rouvert les yeux. Jeannine était toujours là, la télécommande scellée à sa main, comme la greffe de son ultime lien au monde. J’ai appelé mon patron pour l’avertir que je ne viendrais pas travailler parce que je venais d’avoir un deuil dans ma famille. Je me suis entendu dire « dans ma famille ». Il m’a apporté son soutien et m’a recommandé de prendre mon temps. Mon temps, pour quoi faire ? J’ai failli lui demander conseil, mais non, il n’aurait pas compris.

Je me suis redressé, engourdi, douloureux. J’ai contemplé la scène avec égarement. Je n’osais pas bouger, rien toucher. Je me sentais tellement perdu, dépouillé, vide, effrayé même. Alors, j’ai pleuré. Ça a été ma première véritable action.

Retrouvez les aventures précédentes de Sébastien Mërcy.

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