
Une feuille de papier est collée sur la porte d’entrée de la maison de Jeannine, qui d’ailleurs n’est pas fermée. On peut y lire ceci :
« Non, décidément, je ne peux pas continuer à vivre ici. Je ne m’y habitue pas. C’est trop vide et trop présent à la fois. Je commence seulement à comprendre l’utilité des cimetières : on y dépose les morts loin des vivants afin qu’ils n’empiètent pas sur leur espace vital. Ici, la proximité est oppressante.
Janine est enterrée dans le jardin. Je vous le dis tout de suite pour vous épargner la peine de la chercher. Je précise également qu’elle est morte de cause naturelle, je dirais plutôt de vieillesse, de solitude et d’ennui. La télé s’est éteinte en même temps qu’elle, mais je ne l’ai pas enfouie dans la fosse parce qu’elle peut encore servir.
Il n’y a aucun mystère dans tout cela, pas de crime, pas de motif sordide, rien qu’une fin de vie passée inaperçue. Sauf pour moi. J’ai cru que je pourrais m’en accommoder. J’ai voulu rester parce que je n’avais nulle part où aller. C’était devenu ma maison, voyez-vous. Mais sa maison sans elle, ce n’est plus pareil. En fait, ce n’est plus une maison, mais un cercueil. Depuis qu’elle est morte, j’ai la sensation étouffante de vivre dans son cercueil. Je me cogne en permanence à ses parois, à ses contours qui coïncident avec les murs de la maison. Sa présence est partout. C’est devenu irrespirable.
J’abandonne la partie, je m’en vais. Tout est en place, je n’emporte rien. Le moindre bibelot, ses magazines, même la poussière qu’à la fin elle ne voyait plus, je n’ai touché à rien. C’est devenu une sorte de mausolée, un lieu de culte. Je passe le relais à d’autres.
Je repars, je ne sais pas où. C’est la fin d’une parenthèse. L’illusion d’avoir trouvé ma voie, ma place, m’a quitté. Me voilà renvoyé à l’errance. Eh bien tant pis, s’il le faut. Ne me cherchez pas, je ne laisse pas de trace, je m’évanouis dans la nature comme on dit, même si je n’ai rien à cacher. Je disparais. La vie se chargera du reste.
Je penserai toujours à elle. Le souvenir de Janine remplit mon maigre baluchon. Je le ferai voyager, je lui ferai voir le monde qu’elle n’a jamais exploré. C’est une mission comme une autre. Il faut bien remplir sa vie, de rêves ou de souvenirs, c’est selon.
Je pars, ne me cherchez pas. »
Personne n’a plus jamais entendu parler de Sébastien.
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