Emmurés

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Image Google Maps – juin 2014
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Vous réhaussez vos murets par des panneaux plus ou moins ouvragés, des treillis, des palissades, vous arrachez vos haies – qui demandent trop d’entretien – ou vos pommiers âgés pour les remplacer par des canisses ou mieux encore par des murs.

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Image Google Maps – juin 2014
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Vous vous retranchez aux regards, vous tournez le dos à la rue, vous vous emmurez dans l’espace clos de votre bien désormais sécurisé. Le portail est piloté par une commande à distance, un interphone doublé d’une caméra vous permet de vérifier l’identité de chaque visiteur.

Image Google Maps - juin 2014
Image Google Maps – juin 2014
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Ce mouvement d’enclosure ne se déroule pas dans une zone de conflit ou d’immigration massive. Nous ne sommes pas dans les territoires occupés par Israël, à Lampedusa ou sur la frontière entre les États-Unis et le Mexique, mais dans le contexte banal et tranquille d’un quartier résidentiel situé en bordure d’une grande ville de province. Aucune menace véritable sinon quelques  cambriolages sporadiques. Le danger n’est pas plus palpable aujourd’hui qu’hier, les voitures que l’on gare dans la rue ne sont ni volées, ni incendiées, ni dégradées.

Mais, nous direz-vous, le calme peut-être trompeur, mieux vaut prendre ses précautions. Ainsi justifiez-vous le repli, l’enfermement, l’obsession de la sécurité qui entend supprimer les possibles points de contact entre vous et les autres. Des allées se privatisent, des bornes magnétiques surgissent, des sorties de garages privés empiètent sur les trottoirs, l’espace public se rétrécit au profit de vos forteresses qui le repoussent comme la source de tous les maux. Encore vous faut-il des rues pour rentrer chez vous, un éclairage public pour traquer les zones d’ombre, des rondes de police pour surveiller vos précieux biens…

Il vous arrive parfois de discuter avec vos voisins sur le pas de votre fortin, parce que vous les connaissez, mais leur confieriez-vous vos clés lorsque vous partez en vacances ? Vous préférez emmener le chat, vous avez installé un dispositif d’arrosage automatique dans le jardin et, de toute façon, votre système de surveillance est relié directement à une agence de sécurité. Vous êtes auto-suffisants, auto-centrés, vous vous êtes faits tout seuls, vous ne devez rien à personne, que nul ne vienne se mêler de vos affaires.

Derrière vos murs, vos canisses, vos palissades, vos treillis, vos panneaux opaques ou ajourés, qu’en est-il du soleil, cet intrus infatigable ? de la pluie, du vent, du pollen des fleurs ? Vos fortifications vous protègent-elles des allergies, des feuilles qui bouchent vos gouttières, des infiltrations d’eau, des coups de soleil ? Parviendrez-vous jamais à vous protéger de tout ?

Emmurez-moi
Au coeur de ma terre
Emmurez-moi
Au pays des richesses
Il me semble que ma fortune
Serait mieux gardée par un mur.

(Sur l’air de « Emmenez-moi »,
la chanson de Charles Aznavour
qui rêve, tout au contraire, de voyage et d’évasion)

Chaque printemps, un couple de merle revient nicher et pondre ses oeufs dans la haie, à l’insu des passants qui la longent quotidiennement. Chaque automne, les aiguilles du pin voisin obstruent le caniveau devant notre portail. Chaque semaine, les enfants de l’école mitoyenne jettent des pommes de pin dans notre jardin, sans parler de leurs ballons, voire de leurs gants ou de leurs bonnets. Chaque jour, le monde remue et s’ébat sans tenir compte des clôtures ni des murailles. Heureusement.

Photographies : Sylvain Maresca

2 réflexions sur “Emmurés

  1. Quand je pense que la porte de notre appartement, dans ma cité de ce qui n’était pas encore le 9.3, n’avait même pas de poignée… il suffisait de la pousser pour entrer chez nous.
    Merci pour ce texte… édifiant !

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  2. L’avantage de la clôture est qu’on n’a pas besoin de préciser ni qui on veut laisser dehors, ni pourquoi.
    Rozenn, dont la maison est dans une cour parisienne, a retrouvé des gens attablés sur sa terrasse car celle-ci n’est pas clôturée. Et le fait de la clôturer est aussi un signe indiquant au gens jusqu’où ils peuvent aller, c’est donc à la fois un obstacle pratique mais surtout une indication symbolique de la limite. Bien des haies ou des murets sont facilement franchissables. Une autre fonction de ces limites est visuelle et a pour fonction de limiter le regard et pas le corps. Murs, haies, volets, rideaux sont autant de moyen de se soustraire au regard des autres au dépens de notre regard sur eux.
    Quand aux autres, ceux qu’on veut laisser dehors, le mur n’en désigne pas une catégorie en particulier. La question des migrants est de mise, mais certains quartiers sont traditionnellement la cible des cambrioleurs, des importuns (voir le cas de Rozenn), des démarcheurs, des curieux, des prosélytes, des animaux domestiques ou sauvages, etc. Voire de l’inconnu en général, ce dont on se prive aussi.
    Enfermer les autres dehors, c’est aussi s’enfermer soit même, avec tout ce que ça compte de symbolique ou de pratique. Personnellement, je rêve d’un monde sans clés et sans assurance contre le vol. Mais bon, la seul manière de ne rien avoir à perdre est sans doute de ne rien avoir.

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