Le nid

Arno Rafael Minkkinen, Continental Divide at Independence Pass, Colorado, 2013.

Les beaux jours sont revenus plus tôt que d’habitude, sans préambule, d’emblée très chauds. Le souffle de chaleur qui lèche sa peau lui murmure :

Viens me rejoindre là où je règne sans partage. Viens te fondre dans cet univers que je réveille. Redeviens particule parmi les particules, simple forme dans le grand décor, masse vivante parmi les plantes et les animaux.

Sans réfléchir, l’homme répond à cet appel et s’engage dans une prairie fourmillante d’insectes, à la recherche d’une ombre protectrice. Il découvre bientôt un arbre qui étend ses frondaisons au-dessus des herbes. Sous cet abri tamisé, il abandonne ses vêtements et s’étend à même le sol. L’ombre le rassure. Il est décidé à laisser la nature le reprendre, prêt à découvrir ce qu’il adviendra de son désir d’anéantissement.

L’herbe lui picote la peau. Des fourmis, les premières, escaladent ses flancs, puis explorent son torse avec cette allure déterminée qui laisse croire qu’elles savent toujours où elles vont. Des mouches se posent à leur tour et furètent entre ses poils. Elles semblent boire sa sueur. Son premier mouvement serait de les chasser, mais il se contraint à ne pas bouger pour permettre à la nature de réussir sa conquête. L’effort d’attention nécessaire pour suivre l’installation de ce remue-ménage, joint à l’immobilité qu’il s’impose afin de n’effrayer aucune des créatures qui l’assaillent, ne tarde pas à l’épuiser. Il s’assoupit.

Ses rêves le précipitent dans des confrontations plus menaçantes. C’est d’abord un serpent qui remonte le long de sa cuisse jusqu’à rencontrer la masse flasque de son pénis. En guise d’approche, l’animal sort une langue écarlate, mais fuit prestement le rival qui se dresse devant lui. C’est ensuite un furet qui s’approche prudemment, précédé par son effluve âcre. Lui aussi s’aventure entre les jambes de l’homme, attiré par un relief mouvant qu’il scrute avec un appétit non dissimulé. Croyant avoir déniché des œufs d’oiseau, il les flaire, les soulève avec son museau, en apprécie la chaleur, puis ouvre grand sa gueule pour les dévorer. A l’instant où ses crocs vont se refermer, l’homme se réveille brusquement en poussant un cri. Aucune présence menaçante autour de lui, seule l’agitation des fourmis dont la file sillonne son ventre. Deux mulots se sont blottis sous ses aisselles, goûtant la chaleur acide de ses poils. Il retrouve son calme et s’abandonne à la ronde des heures.

La nuit s’installe avec ses frissons, ses formes indiscernables, ses bruits mystérieux. Une fiente d’oiseau tombe sur sa main. Sous le souffle du vent, plusieurs brindilles chutent sur sa poitrine, les herbes commencent à ployer sous le poids de la rosée. Il a l’impression de s’enfoncer dans la terre, d’entamer sa transformation en humus. Il ne sent plus ses fesses.

Le grouillement de la nuit le tient en alerte pendant de longues heures jusqu’à l’explosion sonore que claironne à l’aube la luxuriance des cris et chants d’oiseaux. Épuisé, engourdi, nimbé de vapeur, l’homme replonge dans le sommeil.

A son réveil, il fait déjà chaud. L’air est parcouru d’infimes trajectoires, d’éclats d’ailes de papillons, de vrombissements d’insectes. Les deux mulots dorment contre sa peau. Qu’ont-ils fait de leur nuit ?

Une sensation de douce chaleur pèse sur son bas-ventre, là où, à sa grande surprise, une fauvette a fait son nid. Le brun des plumes de son dos se confond si bien avec la toison de l’homme qu’on les distingue à peine, n’étaient les mouvements saccadés de sa tête sans cesse en alerte. Un second oiseau, le mâle certainement, vient se poser sur sa peau qu’il piétine ardemment, emporté dans une danse nuptiale doublée de battements d’ailes et de rengorgements ébouriffants. Ils s’accouplent l’espace d’une seconde. Puis, le mâle repart, laissant la femelle se lover dans la chaleur du ventre qui se creuse.

Les heures, les jours passent. L’homme perd peu à peu la notion du temps. Faute de nourriture et d’eau, son rythme vital ralentit. Il voit de moins en moins bien. Camouflée par ses poils, l’oiselle est devenue quasiment invisible. Lui seul sait qu’elle est là.

L’a-t-il rêvé ou bien est-il demeuré assez longtemps pour le découvrir ? Un matin, livré comme tant d’autres à l’effervescence impitoyable d’un jour nouveau, il voit, ou croit voir, un petit œuf brillant, jaune moucheté, déjeté sur son nombril. Ce jour-là, l’homme réalise qu’il s’est fondu dans les plis et replis de la vie intuitive, spontanée, renaissante, qu’il est devenu à la fois le nid et la couveuse. La nature en a fait sa chose, son support, sa matière. Bientôt, les fourmis entameront sa chair, des perce-oreille pénétreront dans ses orifices, une limace lui scellera les lèvres de sa bave épaisse. Mais cet attentat, entamé de toute part à coup d’atteintes aussi dérisoires qu’obstinées, sera compensé par une nouvelle vie jaillie du même corps. Jusqu’où l’homme poursuivra-t-il cette expérience charnelle ? Il n’en sait rien, pas plus que la fauvette, qui ignore jusqu’à son existence. Ce qui est sûr, c’est qu’elle n’attendra pas qu’il réponde à cette question pour entraîner sa descendance vers d’autres horizons.

3 réflexions sur “Le nid

  1. J’ai lu ce texte il y a trois jours… Puissance évocatrice des images et des mots. Dans la terre j’étais. La lecture colle à la peau. J’ai aspiré à me lever. Viscéralement. Difficile de le laisser à son choix de Nature, ce héros experentiel…

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