Le bruissement de l’Histoire

C’est un roman sans personnages, sans intrigue non plus sinon le déroulement de faits avérés par les chroniques. Un roman qui restitue ce qu’ont vécu des centaines de femmes concernées par le même destin, des Japonaises émigrées aux États-Unis au début du vingtième siècle pour se marier avec des hommes qu’elles n’avaient jamais vus. Ce court roman retrace leur parcours depuis la traversée de l’Océan Pacifique jusqu’à leur mise au ban de la société américaine après l’attaque de Pearl Harbour.

« Naissances
Nous avons accouché sous un chêne, l’été, par quarante-cinq degrés. Nous avons accouché près d’un poêle à bois dans la pièce unique de notre cabane par la plus froide nuit de l’année. Nous avons  accouché sur des îles venteuses du Delta, six mois après notre arrivée, nos bébés étaient minuscules, translucides, et ils sont morts au bout de trois jours. Nous avons accouché neuf mois après avoir débarqué de bébés parfaits, à la tête couverte de cheveux noirs. Nous avons accouché dans des campements poussiéreux, parmi les vignes, à Elk Grove et Florin. Nous avons accouché dans des fermes reculées d’Imperial Valley, avec la seule aide de nos maris, qui avaient tout appris dans Le Compagnon de la ménagère. Mettez une casserole d’eau à bouillir… »
Julie Otsuka, Certains n’avaient jamais vu la mer, Paris, Phébus, 2012, traduit de l’américain par Carine Chichereau, p. 65.

De bout en bout, le style est à la fois impersonnel – il n’y a pas de narrateur – et polyphonique, comme si l’auteur était à elle seule toutes ces femmes dans la diversité de leurs expériences sur le sol américain. Le « nous » qu’elle emploie fait d’elle leur porte-parole et de son roman les minutes d’un récit vécu dans l’épaisseur, l’immédiateté, la force de ces destins individuels déclenchés par une cause commune – l’émigration -, une tradition – les mariages arrangés -, et leurs conséquences : une vie de labeur, la discrimination raciale. On y croise des individus singuliers, désignés par leur nom ou leur prénom, comme si nous les reconnaissions, alors qu’ils replongent aussitôt dans flux de leur histoire commune. Qui est Haruko sinon l’un d’eux, Miyoshi sinon l’une d’elles ? Le lecteur en tire une sensation de familiarité qui ne le rapproche pourtant d’aucun d’eux ou d’elles en particulier. Les énumérations se succèdent, égrenant des thèmes majeurs : L’arrivée, La première nuit, Les Blancs, Naissances, Les enfants, Traîtres, Dernier jour, Disparition, sans construire pour aucun davantage de trame narrative que cette accumulation d’aperçus, d’anecdotes, de détails parfois minuscules, tragiques ou drôlatiques.

Tout est dit en 142 pages denses et foisonnantes,  sans états d’âme, à l’image du stoïcisme et du courage dont ont fait preuve ces femmes dans un pays qui ne les a pas accueillies.

Le titre original du roman, The Buddha in the Attic, est très différent de la version française. Il fait référence à une seule phrase du roman : « Haruko a laissé un minuscule bouddha de cuivre hilare dans un recoin du grenier, où il continue de rire jusqu’à ce jour. » (p. 119).

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