Elle aimerait tant rêver

Photo : Sylvain Maresca

Elle aimerait tant rêver, mais ses nuits restent noires. Aucune image ne lui vient entre le moment où elle ferme les yeux et l’instant de son réveil. Le temps qu’elle passe à dormir est comprimé au point de paraître inexistant. Elle voudrait tant ressentir la nuit, sa durée, son épaisseur. Elle a l’impression qu’on lui vole quelque chose. La journée, avec son train de labeur, est si longue en comparaison. Mais rien n’y fait : elle plonge dans l’eau sans fond du sommeil et se réveille comme si elle n’avait pas quitté la surface.

On lui répète qu’elle doit bien rêver, forcément, comme tout le monde, mais qu’elle ne s’en souvient pas. Elle enrage d’autant plus : ce serait de sa faute à présent.

Aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle ne se rappelle pas avoir jamais rêvé. Ce passe-temps nocturne lui est tout bonnement inconnu. Même enfant, elle dormait comme une pierre. Elle versait dans la nuit à son insu et s’en relevait, au matin, aussi subitement qu’un battement de cils. Entre les deux, aucun intervalle. Ainsi amputée, son existence se limitait aux heures de veille. Il en a toujours été ainsi.

Son sommeil fait des envieux ? Mais qu’ils le prennent, ce plomb qui lui dérobe la moitié de sa vie ! Elle l’échangerait volontiers contre leurs insomnies, leurs cauchemars, leur teint de papier mâché, leurs bâillements en plein jour, leur mauvaise humeur. Car bien sûr, elle n’a pas le droit de se plaindre. Pensez-donc, jouir d’un sommeil pareil ! Elle ne connaît pas sa chance.

Comment pourrait-elle se contenter de dormir, quand elle sait que la nuit offre aux autres tant d’aventures, de chimères, de peurs insondables, d’éclats de lumière éblouissants ? Son esprit peine à les imaginer. Oui, c’est précisément ça : son imagination reste bridée, elle le sent, engluée dans le réel du quotidien, sous l’éclairage terne des jours qui se succèdent, conformes, attendus, oubliés sitôt vécus. Quel ennui, une vie de veille.

Elle redoute de vieillir sans avoir connu le moindre songe, d’approcher le grand trou noir en accumulant des nuits qui n’en seraient que la répétition, une forme d’accoutumance stérile comme si le saut final devait s’en trouver facilité. Au contraire, il sera encore plus désastreux puisque aucune échappatoire ne lui aura jamais été accessible. Nous regrettons plus encore ce qui nous a manqué. Non, elle ne veut pas s’entraîner à mourir, et surtout pas dès maintenant.

Mais comment faire ? Où trouver les ressources qu’elle méconnaît depuis l’origine ? Y aurait-il une poche qu’elle n’aurait pas fouillée, un interstice négligé, une fente imperceptible ? Faut-il connaître la formule, un code secret ? Est-ce affaire de magie, de croyance ? Le rêve est-il une religion comme une autre, réservée à ceux qui croient ? Si seulement il existait des manuels, des modes d’emploi, des tutos sur Internet. Il y en a bien pour tout. www.rever.net ? Elle a cherché, ça n’existe pas. Qu’on ne prétende pas qu’elle n’a pas fait le nécessaire.

La conclusion est sans appel : on n’apprend pas à rêver. Mais alors comment font les autres ? Pourquoi eux et pas elle ? Rares sont ceux qui admettent ne pas rêver, comme si c’était une tare honteuse, mais ils ne se serrent pas les coudes pour autant. C’est chacun pour soi. Pas de groupes des Non rêveurs anonymes, pas de permanence téléphonique, personne à qui en parler en pleine nuit sur l’antenne d’une radio. Précisément parce que la nuit est réservée au rêve. On n’en sort pas décidément.

Elle enrage, cela va de soi. Comment pourrait-elle ne pas être en colère devant une telle injustice ? On lui rétorque qu’il ne sert à rien de s’énerver. Pire même : on lui explique qu’elle devrait au contraire lâcher prise, laisser venir, s’abandonner au rêve comme on s’abandonne au sommeil. Moins elle en fera, mieux ce sera. Ils en ont de bonnes. Que fait-elle d’autre ? Chaque soir, elle ferme les yeux et s’endort. Le sommeil la cueille comme un pétale emporté par le vent. C’est aussi léger que ça, involontaire, dénué de toute pensée. N’est-ce pas de l’abandon ? De quoi devrait-elle se délester de plus ? Le sommeil est la seule légèreté de son existence, elle n’en connaît pas d’autre. Et ce serait encore trop lourd ?

Sa vie est mal faite, décidément : le sommeil, son unique refuge, se révèle être encore une prison. Où se niche donc sa liberté ? Elle est prête à payer une rançon, si c’est le prix à payer. Mais comment convaincra-t-elle son banquier de lui consentir un prêt ? Les rêves, Madame, ne rapportent rien, aucune plus-value à en attendre. Investissez plutôt dans la pierre. Ne me parlez pas de pierre, je veux rêver, vous m’entendez ? Désolé, je ne peux rien pour vous. Adressez-vous plutôt à votre médecin.

La médecine ? Ah oui, la médecine… Elle pourrait à la rigueur l’aider à retrouver le sommeil – ce dont elle n’a nul besoin –, mais en aucun cas les songes qui mènent dans son sommeil une existence à ce point souterraine qu’ils en deviennent indétectables. Aucun radar, aucun scanner ne saurait déceler leur présence. Impossible donc d’extraire les rêves de son esprit pour les lui restituer lorsqu’elle est éveillée. Ils s’évanouissent aussitôt perçus. Même oubliés, ils disparaissent dans les limbes sans laisser de trace. C’est une ressource inépuisable, mais fuyante. A quand des banques de rêves ?

Autant chercher à retenir du sable, proteste-t-elle avec dépit. Mes pas sur la plage aussitôt effacés par la marée, voici à quoi doivent ressembler mes rêves. Pourquoi me fuient-ils ? Je n’ai pas de filet pour les retenir, aucune maille ne serait assez fine pour capturer ce fretin sans matière. Quant à ma rétine, comment pourrait-elle, sous mes paupières closes, ne serait-ce qu’apercevoir leurs éclats argentés ?

Contente-toi des rêves des autres, il y en a bien assez, lui répète-t-on. Sauf que passer la nuit devant la télé lui ferait perdre le sommeil, la belle affaire ! Idem avec la lecture. La musique peut-être… Qui sait si s’endormir en musique ne la lancerait pas sur une orbite inédite, suspendue au dessus de son corps ? Peut-être. Mais saurait-elle conserver une telle poussée, la poursuivre au-delà ? Au delà de quoi, d’ailleurs ? On spécule là sur l’inconnu, on tire des plans sur la comète, comme on dit. Elle ne se sent pas l’âme d’une exploratrice des confins de l’univers. Elle dort au creux de son lit, pas en apesanteur.

Il ne lui reste plus qu’à rêver éveillée, mais alors là, c’est le blocage. La réalité l’appelle et la scotche comme un aimant la limaille de fer. Impossible de s’en détacher. Du matin au soir, elle est en prise directe avec les objets, les sons, les lieux, les gens. Un mur, il faut qu’elle le touche. Comment pourrait-elle s’imaginer passer au travers ? Elle se heurte en permanence à la matérialité des choses. Même les mots qui sortent de la bouche des gens lui désignent des réalités tangibles, aucune évocation là-dedans, aucune échappée vers… l’au delà ? Non, pas encore l’au delà. De grâce, restons ici et maintenant.

Elle vit au présent, elle est bien la seule. Elle ne pense ni au passé ni à l’avenir. La vie lui advient sans crier gare. Elle s’y active tout entière investie dans ses muscles, ses tendons, ses viscères. La vie lui passe à travers le corps, elle n’y pense pas. La question du pourquoi lui est totalement étrangère. Elle n’explore que les comment. Rien sur les causes, tout sur les modalités. C’est une technicienne de la vie, une experte en la matière. Où pourrait bien se nicher le rêve dans une telle adhésion au flux concret de l’existence ?

On envie son sens pratique, son implication, ses résultats. Elle en a marre qu’on jalouse ce qui lui coûte si peu, son efficacité comme son sommeil. Encore une fois, elle troquerait volontiers tout ce qui lui fait être là et rien que là contre, ne serait-ce qu’une fois, une once de distraction, d’évanescence et même d’illusion. Se détacher sans rime ni raison, se distraire, flotter, dériver et, pourquoi pas, se perdre enfin. Même le sommeil le lui refuse.

Alors elle reste là où elle est, petit pavé sur la chaussée, feuille cachée dans la frondaison de l’arbre, sous-plume discrète sur la queue du paon. Seule la route vise l’horizon, seule la cime pointe le ciel, seule la roue du paon émerveille.

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