La barrière des autres

Photo : Eric Alcyon, Série « Indifférence publique« , 2020

Nous n’avons pas attendu les consignes sanitaires pour introduire une barrière entre nous et les autres.

Les grandes villes qui nous concentrent nous ont habitués à côtoyer en permanence des inconnus. Il est depuis longtemps révolu le temps où les messieurs soulevaient leur chapeau. Nous avons développé un sens aigu de l’espace disponible qui nous permet d’esquiver les passants qui surgissent en travers de notre chemin. Ils constituent autant d’obstacles à escamoter. Il n’y a plus guère que les caméras de télésurveillance pour nous accorder une attention personnalisée, ou encore les dispositifs de reconnaissance faciale qui ont déjà la capacité de nous identifier au milieu de la foule. « Monsieur Abdallah ? Veuillez nous suivre s’il-vous-plaît. »

La confrontation involontaire aux autres devient plus pesante dans les espaces clos, les trains, les métros, les bus par exemple. Impossible d’ignorer ces corps dont nous sommes obligés de nous approcher jusqu’au contact physique. Le regard devient alors notre seule échappatoire, fuyant, évasif, instable, ricochant sur les visages comme sur autant de repoussoirs afin de protéger à tout prix notre solitude, notre revendication mutique à continuer d’exister en tant qu’individus au sein de cette masse ballottée.

Un reste d’éducation nous oblige toutefois à nous saluer lorsque l’espace se rétrécit tellement qu’il devient impossible d’ignorer la confrontation directe. Prenez les ascenseurs, par exemple. Fausses enceintes privés, vrais casse-tête relationnels. Se saluer sans engager la conversation, puis ajuster un écart avec l’autre compatible avec le peu d’espace disponible, regarder ailleurs alors qu’il n’y a pas d’ailleurs, éviter les miroirs qui desserrent peut-être le huis-clos, mais multiplient les reflets indiscrets. Implacablement, chaque station de l’ascenseur redistribue les cartes, tout est à refaire.

Je m’amuse, lorsque je marche dans le parc, à observer les innombrables techniques des promeneurs pour repousser tout contact avec autrui : le nez qui plonge subitement vers le sol, comme si les chaussures avaient un message impérieux à faire remonter jusqu’au cerveau ; un intérêt subit pour les pelouses, pourtant impeccablement tondues, qui jalonnent le chemin ; une attention interrogative pour un bruit que nul autre n’a entendu ; sans parler du regard frontal dirigé devant soi comme une balise automatique, véritable faisceau tranchant qui transperce l’air et tout ce qui s’y trouve. Surtout ne pas regarder, car l’échange des regards engagerait déjà quelque chose. Ce serait trop et on ne saurait pas quoi en faire. Chacun promène donc sa solitude sans savoir pourquoi il tient tant à s’en encombrer. Le chien tire sur sa laisse.

Précaution sanitaire oblige, nous nous tenons désormais à distance sans avoir à nous le reprocher. Notre masque occulte notre bouche qui n’a donc plus à parler ni à sourire. Sous ce tissu protecteur, les expressions ont déserté notre visage. Il ne reste plus que nos yeux, retranchés comme des tourelles de char. Ce virus a décidément tout compris de notre psychologie repliée, introvertie, lui qui nous impose un arsenal d’auto-protection dont nous n’aurions pas rêvé.

Bienvenue dans le monde sans contact des masques, des écrans en plexiglas, des écouteurs, des smartphones, des cartes de paiement, des interphones, des achats en ligne, des livraisons par drone, du télétravail, des visioconférences… Cette épidémie est décidément tout sauf une péripétie.

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