Sébastien et la magie du vote

Dimanche dernier, Jeannine a voulu aller voter. Tu parles d’une expédition !

Dès 7 heures, elle tambourinait à ma porte pour me tirer du lit, car bien sûr il fallait que je l’accompagne. L’école est pourtant au coin de la rue. Jeannine sort parfois bien plus loin, par exemple pour aller chez le coiffeur refaire la couleur mi-rose mi-mauve de ses trois mèches de cheveux. Mais pour voter, allez savoir pourquoi, elle voulait être accompagnée.

« Comme ça, tu pourras voter, toi aussi. » Faut-il vraiment que je lui explique ? J’ignore si je suis inscrit sur les listes électorales, ni à quel endroit. On a beaucoup circulé avec mes parents. Alors voter dans l’école où, gamine, elle a usé ses fonds de culotte, je n’y crois pas trop.

Ça me fascine de savoir qu’elle n’a jamais quitté le quartier où elle est née, qu’elle s’est tout juste déplacée de quelques rues. Jeannine, c’est une plante en fait, elle a poussé à l’endroit où la graine a été semée et elle y est restée. Alors vous imaginez : faire voter une plante…

Le chemin jusqu’à l’école a été long. Jeannine me faisait visiter, des fois que je ne serais jamais passé par là. Sauf qu’elle connaissait les histoires, pas seulement les lieux. Et des histoires, elle en avait pour chaque coin de trottoir, chaque devanture, chaque numéro d’immeuble. Raconter une vie, ça prend du temps, même une vie de plante.

Et puis, il y a eu l’arrêt devant les panneaux électoraux. Jeannine a pris soin de regarder chaque candidat dans les yeux. C’est sa méthode à elle pour se décider. « Les yeux, ça ne ment pas, affirme-t-elle. Il y en a trop qui ont le regard fuyant, qui font semblant de te sourire alors que leurs yeux restent froids, ou qui fixent l’horizon comme s’ils étaient seuls au monde. Il faut prêter attention à tous ces détails. Comme ça, on sait à qui on a affaire.
– Mais leur programme, ce qu’ils veulent faire, ça ne vous intéresse pas ?
– C’est de l’habillage, peu importe. Leurs yeux, je te dis, leurs yeux, c’est la clé. »

Évidemment, faire passer tous les candidats chez l’oculiste, ça prend du temps. Il ne faut pas être pressé. À ce petit jeu là, c’est Fabien Roussel qui l’a emporté.

« Celui-là, il te regarde droit dans les yeux, sans chichi, comme quelqu’un qui veut te parler, qui te reconnaît. Et puis, le bleu de ses yeux, c’est magnifique. Des beaux yeux, ça aide.
– Il est communiste, ça ne vous dérange pas ?
– C’est un brave gars, je te dis. Allons-y, emballez, c’est pesé. »

Je ne m’attendais pas à l’accueil qu’ils lui ont réservé dans le bureau de vote. Jeannine, c’est la star du coin, la mascotte. Si elle ne vient pas voter, l’élection est foutue. C’est un motif d’annulation du vote. Le président l’embrasse, elle serre la main à tout le monde. Imaginez-vous : elle avait trois ans la première fois qu’elle a pénétré sous le préau. Jeannine jubile, mais avec retenue, un peu comme la reine d’Angleterre lorsqu’elle va visiter ses pauvres.

Elle s’est bien emmêlée un peu avec tous ces bulletins. Elle ne retrouvait pas celui de son bellâtre aux yeux bleus : forcément, il n’y a pas les photos sur les bulletins. Mais finalement, elle est ressortie de sa cabine d’essayage avec son enveloppe qu’elle brandissait à bout de bras, comme un étendard. On s’est écarté sur son passage. Le président du bureau a ouvert le coffre, Jeannine y a glissé son petit secret avec un air inspiré, puis la trappe s’est refermée, c’était fini. Sauf que son enveloppe, qui s’était déposée avec délicatesse sur le tas préexistant, irradiait d’une sorte de lumière bleuâtre, comme si les yeux de Fabien Roussel traversaient le papier pour illuminer l’urne tout entière. Il y a eu une sorte de silence, tous les yeux ont convergé vers ce cube luminescent. Jeannine le regardait avec l’air satisfait de la fée sûre de ses sortilèges, puis elle a décidé qu’il était temps de repartir. La lumière s’est dissipée, le brouhaha a repris, et nous sommes sortis dans la rue.

Je lui ai demandé de m’expliquer ce qui venait de se passer, mais bien sûr elle a refusé. La magie ne se dévoile pas. Toute la journée, elle a gardé sur les lèvres un léger sourire de contentement. Elle était fière d’elle. Et peu importe si, au bout du compte, Fabien Roussel s’est retrouvé dans les choux : elle avait fait ce qu’elle devait et, surtout, elle avait produit son petit effet.

J’habite chez une magicienne. Ça, je ne le savais pas.

Découvrez les aventures précédentes de Sébastien Mërcy.

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