Série estivale

Après plusieurs mois accaparés par l’écriture d’un nouveau livre, je reprends mon blog avec un récit en plusieurs épisodes – c’est très tendance. Histoire de vous tenir en haleine pendant l’été…

Saison 1, 1/?
(Le point d’interrogation signale simplement que je ne sais pas encore combien il y aura d’épisodes)

Vieux vélo
Image reprise du site https://forum.tontonvelo.com

Alvaro, la quarantaine, grand et massif, le poil noir du gars venu du Sud, est au volant de sa voiture. Posé sur le siège passager, son transistor diffuse de la musique à fond.

Au moment où il sort de la propriété, ceinte de hauts murs, pour s’engager sur la route, Alvaro a juste le temps d’apercevoir un cycliste qui dévale la côte. Il donne un violent coup de volant pour l’éviter, cependant que le cycliste freine de toutes ses forces. Malgré l’embardée de la voiture, ce dernier percute l’arrière de la remorque pleine de branches de noisetier qu’Alvaro venait de couper au fond du parc. Le cycliste chute lourdement. Alvaro sort précipitamment de sa voiture pour lui prêter secours. Il constate avec soulagement que le choc n’a pas été grave. L’homme se dégage avec peine de son vélo et se relève, très en colère :

Ça va pas la tête ? Vous avez failli me tuer !
N’exagérons rien, je vous ai vu arriver. Pourquoi n’avez-vous pas dévié votre course ?
Tu parles que tu m’as vu ! Tu m’as foutu une de ces trouilles. Faut vraiment t’acheter des lunettes.
Pourquoi vous me tutoyez ? Je ne vous manque pas de respect, moi.
Il a failli me tuer et il voudrait que je lui parle poliment ! Écoute mon gars : quand tu auras atteint mon âge – mais, vu la façon dont tu conduis, ça m’étonnerait que tu vives très vieux –, quand tu auras atteint mon âge donc, tu pourras exiger d’être vouvoyé. Pour l’heure, tu n’es rien d’autre qu’un merdeux qui ne voit pas clair.

Pendant cette diatribe, le visage d’Alvaro change peu à peu d’expression. L’énervement le cède à la surprise. Il se recule pour mieux examiner son interlocuteur.

Le bonhomme est un assemblage hétéroclite de segments frêles. Ses cuisses, pas plus épaisses que le cadre de son vélo, flottent dans son cuissard déchiré dans la chute. Deux bras en allumettes s’agitent autour de sa tête, laquelle, auréolée d’une touffe de cheveux aussi vénérable que du lichen sur un tronc centenaire, est parcheminée de rides au milieu desquelles deux yeux verts de gris fusillent son vis-à-vis avec un sens du tragique un poil exagéré.

Vous m’impressionnez à rouler encore en vélo à votre âge, se hasarde Alvaro.
 Il n’y a pas d’âge pour faire de l’exercice physique, c’est la clé. On m’a appris cette règle à l’armée et elle m’a toujours réussi. Ce n’est pas à 91 ans que je vais arrêter.
91 ans. Sans blague, vous avez 91 ans ?

Anselme se rengorge.

Quel athlète !, ajoute Alvaro.
Eh oui, mon petit gars.

Manifestement, le compliment l’a radouci.

Tout compte fait, tu ne m’as pas l’air si mauvais que ça. Comment tu t’appelles ?
Alvaro. Je suis vraiment désolé pour cet accident. Mais il va falloir réviser sérieusement vos freins. Vous voulez que je vous ramène chez vous ? On pourrait mettre votre vélo dans la remorque.
Tope là, mon colon.

Ils repartent ensemble, au son du rap portugais qui emplit l’habitacle.

Peu après, ils arrivent chez Anselme qui habite seul une vieille maison dont la barrière bat au vent.

Vous ne fermez jamais à clé, lui demande Alvaro.
A quoi bon ? Qui aurait l’idée stupide de cambrioler une bicoque aussi décatie ? Mes enfants voudraient la récupérer pour la retaper complètement. Mais il n’est pas question que je finisse dans une maison de retraite. Tant que j’ai bon pied, bon œil, je reste.

Ils pénètrent à l’intérieur où règne un bric-à-brac indescriptible.

Prends un siège, dit Anselme, si tu en trouves un. Je vais voir s’il y a quelque chose à boire.

Alvaro tourne sur lui-même, indécis. Sa présence dérange des chats. Il en dénombre cinq, clairement hostiles, mais il se décide tout de même à en chasser un pour s’asseoir dans l’unique fauteuil. L’animal campe à proximité, grondant, le poil hérissé.

Anselme revient avec deux verres pas bien propres et un fond de vin rouge.

Je vois que tu as fait connaissance avec mes chats.
Si on peut dire, répond Alvaro qui garde un œil sur le fauve. Vous vivez seul dans cette maison ?
Depuis ma retraite de l’armée. Ça fait un sacré bail. Je ne compte même plus les années.
Vous n’avez personne pour venir vous aider…
M’aider à quoi ? Je n’ai besoin de personne pour me faire à manger. Quant au ménage et tout ce qui s’ensuit… J’ai fait l’Indochine, vois-tu. Alors, quand on a disputé son gîte aux rats et aux Viets, on se fiche pas mal de vivre dans un palace. Ça horrifie mes enfants, mais ils m’amusent avec leurs cris d’orfraie. Personne ne les oblige à venir, et certainement pas moi, si ma tanière les dégoûte tant. C’est la mienne et elle me convient comme ça.

Pendant qu’Anselme lui parle, Alvaro fait la grimace en avalant une gorgée de vin, manifestement aigre. Il repose discrètement son verre.

Bon, dit-il en se relevant, je vais aller m’occuper de vos freins. Je vous dois bien ça.

A peine est-il sorti, suivi d’Anselme, que le chat reprend jalousement sa place. Dehors, Alvaro entreprend de resserrer les freins du vélo.

Il faudra changer les patins. Ils sont très usés. Mais pour l’instant, ajoute-t-il en remettant le vélo sur ses roues, on va dire que ça devrait aller.

Il s’essuie les mains.

Anselme l’a regardé faire attentivement. Lorsque Alvaro a fait tourner les roues pour vérifier que les freins ne frottaient pas contre la jante, une idée a semblé germer dans la tête du vieil homme.

Tu m’as l’air bricoleur, toi.
Quand on est jardinier, on a l’habitude de réparer quantité de choses.
De construire également ?
Oui, des espaliers, une remise pour les outils, et même une serre dernièrement.
Une serre ? Chapeau ! Dis donc, toi qui sais tout faire, tu pourrais peut-être me dépanner. Viens que je te montre.

Anselme l’entraîne sous un hangar, aussi encombré que le reste. Les deux hommes y pénètrent en devisant.

(A suivre…)

2 réflexions sur “Série estivale

  1. ah la la!!!! là, c’est sûr, j’attends la suite… et je pense au poème de Fernando Pessoa… » la rivière de mon village ne fait penser à rien… qui est près d’elle est simplement près d’elle… »
    merci

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Répondre à elis guillaud Annuler la réponse.

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