Saison1, 2/?

Alors que l’après-midi touche à sa fin, Camille, un enfant de huit ans aux cheveux blonds qui lui tombent sur les épaules – physique indistinct de garçon ou de fille – rentre chez lui. Dans la vieille péniche amarrée au bord du canal sur laquelle il habite, il retrouve son père, endormi à même la table, une bouteille vide à côté de lui. Camille renifle avec dégoût le fond du verre, mais ne semble nullement surpris. Il cherche de quoi goûter, mais ne trouve rien. De rage, il met du rap à fond et sort ses cahiers pour faire ses devoirs.
La musique finit par réveiller son père qui se dresse, furieux, en renversant la bouteille. Elle s’écrase par terre en une constellation de verre brisé.
– Éteins cette musique de malade !
– Pourquoi il n’y a jamais rien à manger dans ce foutu rafiot ?
– Dis donc, tu me prends pour ta bonniche, petit merdeux ?
– Quand vas-tu enfin te prendre pour mon père ?
– Je t’interdis de me parler sur ce ton.
– Je vais me gêner.
Son père allonge le bras, mais Camille esquive la gifle.
– Quand les parents boivent, les enfants trinquent, chante-t-il pour se moquer.
En se ruant pour contourner la table, son père trébuche sur les débris de la bouteille. Il se penche pour ramasser le goulot brisé et en menace son fils qui prend peur et s’enfuit.
Camille erre dans la ville alors que déjà la nuit tombe. Son casque vissé sur les oreilles, il écoute du rap qu’il psalmodie à mi-voix, puis de plus en plus fort, l’ensemble de son corps en mouvement. Il déambule au hasard dans les rues désertes et se fond dans la nuit, feu follet sans lumière, révolte aux lèvres, rage au ventre.
°°°
L’obscurité peuple le jardin d’ombres fantomatiques. Alvaro sort sur le banc devant sa porte pour se rouler une cigarette. Son transistor, qui ne le quitte jamais, diffuse encore du rap portugais diffusé par une radio associative de Porto.
Soudain, Alvaro s’immobilise : il croit avoir entendu une voix broder sur la rythmique de la chanson. Au bout de quelques secondes passées à scruter le noir, il conclut qu’il a dû rêver et recommence à fumer. Mais non, voilà que ça recommence. Il coupe le son de la radio pour en avoir le cœur net : provenant des arbres qui bordent le mur d’enceinte de la propriété, il entend nettement cette fois la voix d’un enfant qui chantonne, puis, comme intimidée par le silence, s’interrompt au milieu d’un mot.
– Eh menino, montre-toi.
Alvaro s’est levé, déployant son imposante stature qui se découpe en noir sous la lampe. Il réitère son appel, qui commande plus qu’il n’invite, mais finit par se rasseoir faute de réponse. Sitôt remonté le son de la radio, moins fort qu’avant, la voix reprend hardiment ses variations.
– Allez viens, insiste Alvaro sans se relever, sur un ton cette fois plus accueillant. Montre-toi. Je ne vais pas te manger.
Un bruit de chute sur le sol lui parvient, puis un mouvement se fait entendre dans les buissons. Enfin apparaît sur le gazon une silhouette enfantine qui s’immobilise et se tait. Alvaro ne bouge pas, pour ne pas l’effrayer. De la main, il lui fait doucement signe de s’approcher. Camille esquisse quelques pas dans sa direction.
– Qu’est-ce que tu fais là ?
– J’ai entendu votre musique depuis la rue. J’adore le rap. Je n’en avais jamais entendu dans cette langue.
– Tu parles portugais ?
– Non, pas du tout. Parce que c’est du portugais ?
– Évidemment ! Mais alors… comment parviens-tu à rapper en portugais ? Je t’ai entendu. Ton accent était très bon.
– Je ne sais pas, ça m’est venu tout seul.
– T’es un drôle de phénomène, toi.
– C’est ce que tout le monde me répète. D’habitude, je préfère le rap en anglais. C’est en anglais que j’écris mes textes.
– Parce que tu écris par dessus le marché.
– Oui, des textes de chansons. Ça me vient naturellement. La maîtresse, elle ne peut pas comprendre comment je fais. Elle me fait pitié tellement elle ne capte rien à ce qu’elle nous enseigne.
– Tu n’as jamais appris l’anglais.
– Non. Mes copains eux non plus ne comprennent pas. Alors, comme j’en avais marre de leurs questions, je leur ai raconté que j’étais né en Irlande et que j’avais poussé mon premier cri en anglais. Ça leur a coupé le sifflet.
– Ce n’est pas vrai ?
– Pas du tout !
Il rigole.
Je vis sur une péniche. Ça ne prend pas la mer, une péniche.
Camille est venu s’asseoir à côté d’Alvaro. Ce dernier l’écoute sans le regarder, tout en continuant à fumer. Soudain, il se tourne vers le gamin :
– Dis donc, tu ne devrais pas être dans ton lit à l’heure qu’il est ?
– Pas vous ?
– Je vois. T’es une forte tête, toi. Ça me plaît.
Eh bien figure-toi que je travaille comme jardinier dans cette propriété. Je loge dans ce petit pavillon. Le parc est immense. Je te montrerai, si tu veux.
– La vie de château, en somme !
– Si tu veux. Attends un moment.
Alvaro se lève, pénètre dans la maison et en ressort bientôt avec un morceau de pain et du fromage qu’il tend à Camille. L’enfant se jette dessus avec voracité.
Ils continuent à deviser dans le noir, avec la musique en fond sonore. En l’absence de lune, la nuit devient si dense qu’on n’aperçoit plus que la cigarette d’Alvaro qui rougeoie par intermittence. Camille s’endort contre lui. Le contact de ce corps d’enfant, pourtant agité de tant d’humeurs sombres, mais à présent abandonné, livré à un souffle paisible et confiant, procure au grand solitaire qu’est Alvaro une émotion si intense qu’il n’ose pas bouger de peur de rompre le charme.
(A suivre…)
Voilà 3 personnages qui vont nous tenir en haleine le temps des vacances.
J’aimeJ’aime
Trois seulement… ?
J’aimeJ’aime