Séparation

Aussi surprenant que cela puisse paraître pour les lecteurs de ces lignes, j’ai suivi une formation initiale d’ingénieur agronome avant de bifurquer vers tout autre chose. Il me reste peu de souvenirs de ces années faussement bucoliques. Toutefois, un adjectif surnage, un terme savant et d’un usage étroit qui m’est resté fiché dans le cerveau comme un panneau de signalisation pointant un itinéraire sans horizon.

Cet adjectif, c’est « abscissique », entendu dans un cours de biologie végétale. Il se rapporte à un amas de cellules ligneuses qui se forme à la base de la queue d’une feuille – du pétiole, voyons, on dit le « pétiole » ! – oui, oui, ok, à la base donc du « pétiole » pour préparer sa chute en automne. Le moment venu, l’arbre ferme les écoutilles pour préserver la sève, bétonne – je sais, ce n’est pas le bon mot, mais je me comprends – la paroi qui le sépare de la feuille et laisse celle-ci se détacher au gré du vent, de la pluie ou de son propre poids. Il se prépare ainsi à résister à l’hiver. Ou l’art de se couper le bras pour survivre. Le fait que cette « abscission foliaire » – l’ai je bien énoncé ? – soit rééditée des milliers de fois de la base jusqu’au sommet de l’arbre n’enlève rien à la nature sacrificielle de l’opération. Les arbres sont de grands martyrs.

Mon père venait de mourir et je manquais d’abscission filiale, si je puis dire. Je pense que le mot et ce qu’il désigne est entré en résonance avec la douleur que je refoulais, mais qui fuyait de partout. J’enviais le stoïcisme des arbres, dignes et efficaces. Je n’avais aucune expérience de ce genre de perte, irrémédiable. Je ne savais pas comment faire. Et voilà qu’on m’exposait un mécanisme simple et poétique pour opérer l’indispensable séparation, une cautérisation sans feu ni douleur, dans le silence appliqué des cellules, une chaîne d’assistance, une œuvre collective qui se concluait par un festival de couleurs porté par l’envol des feuilles.

Bien sûr, je ne me suis rien dit de tout cela quand j’ai entendu le mot pour la première fois. Et pourtant, je l’ai gardé. Il m’appartient depuis longtemps. Je ne l’emploie pas, c’est un mot impraticable. Mais il a entrouvert une voie possible. Car enfin, les arbres se mutilent, c’est un fait, mais c’est pour mieux revivre. Des feuilles, ils en referont, ils ne s’en inquiètent pas. Sous l’insensibilité apparente de leur ingénierie cellulaire couve un espoir inaltérable, une foi avérée : ils savent que le printemps reviendra et qu’ils auront fait ce qu’il fallait pour en être de nouveau. De même que l’herbe repousse sur la tombe.

Le printemps est déjà là.

3 réflexions sur “Séparation

  1. Merveilleux texte. Rajoutons que plus généralement, l’acide abscissique (noté ABA, C15H20O4) intervient dans de très nombreux processus biologiques de développement des plantes, notamment la fermeture des stomates (résistance au stress hydrique), la dormance des graines (survie de l’espèce), le contrôle de la taille des organes (équilibre à trouver entre photosynthèse et résistance au stress hydrique et thermique), etc. Mais tout cela va bien dans un seul sens : s’adapter pour survivre, donc pour vivre. Laurent.

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