Sébastien improvise

Très vite, j’ai plongé dans les affres du criminel qui cherche comment se débarrasser du corps. Car enfin, je ne pouvais pas la faire enterrer officiellement.

D’abord, je n’en avais pas les moyens. Ça doit coûter cher le cercueil, le cimetière, tout le tralala. Et puis, je n’avais aucune idée de comment on fait. Faut aller voir qui ? Un médecin, la police ? Faut déclarer quoi ? Ils posent des questions, non ? « Vous êtes qui, vous ? Qu’est-ce que vous faites là ? » Avec ma tête du mec qui n’est pas d’ici, ça se serait compliqué rapidement. On m’aurait emmené au poste, elle à la morgue, et puis après ? Ils auraient fermé la maison, je me serais retrouvé dehors. La catastrophe. J’ai voulu éviter ça à tout prix.

J’ai tourné autour du problème pendant deux jours. Mais le problème s’est mis à dégager une odeur écœurante, le reproche devenait de plus en plus irrespirable. J’ai eu beau ouvrir toutes les fenêtres, rien n’y a fait. La puanteur s’était infiltrée dans mon cerveau où elle ne faisait qu’empirer. Et puis, j’avais peur que les voisins finissent par s’en apercevoir.

Il n’y avait qu’une solution. Enfin, je n’en ai trouvé qu’une.

J’ai déblayé dans le jardin le coin le plus à l’abri des regards et j’ai commencé à creuser. Je m’y suis mis aux premières lueurs du jour, quand tout le monde dort encore, histoire de ne pas me faire remarquer, que personne ne se pose des questions sur les bruits de pelle et mes halètements de forçat. Encore que, à force de remuer de la terre au boulot, j’avais acquis une certaine endurance. Sauf qu’ici, la terre était dure, pleine de pierres, traversée par des racines venues de je ne sais où, une vraie concentration de détritus, tout sauf l’humus léger et parfumé du jardin d’Éden. Je n’avais pas le choix, j’ai creusé.

C’est profond une tombe, on ne dirait pas. C’est quand même la maison du mort, son ultime demeure. Faut pas que ça soit étriqué et à peine grattée sous la surface du sol. Il y a déjà suffisamment de bêtes qui fouinent par ci, par là. Il manquerait plus qu’ils la déterrent. Donc, j’ai creusé, et pas qu’un peu. J’avais le dos cassé, mais je me suis dit que c’était le prix à payer, que Jeannine, elle méritait bien ça, elle qui serait enterrée en secret.

C’est là que l’histoire de son fils m’est revenue en mémoire. Plutôt, je me suis rappelé qu’il y avait une histoire avec son fils. Mais j’avais eu beau essayer de la faire parler, rien. « Viens pas flairer ma douleur, je ne laisse personne lécher mes plaies. » Jeannine, c’est la championne du secret, enfin c’était. Donc, elle doit, elle devait – je n’arrive toujours pas à parler d’elle au passé – avoir un fils quelque part, le genre avec qui elle s’était embrouillé à vie, et basta. Ça ne devrait pas trop lui manquer au gamin de ne pas assister aux obsèques de sa mère, ni même d’ignorer qu’elle était morte. Parce que ça pourrait bien être le genre qui ne lui parlait plus depuis des lustres, mais qui tout d’un coup va se découvrir une passion pour la bicoque et me mettre à la rue. Donc, motus.

Le trou n’attendait plus qu’elle. Mais le plus dur restait à faire. Je sais qu’en pareil cas, on procède à la toilette du défunt, mais là, je n’ai pas osé. Rien que la toucher me révulsait. Et puis, c’était une femme, même si à son âge ça n’avait plus grand sens. J’avais trop peur d’elle, morte plus encore que vivante. Je l’ai donc laissée telle quelle. Personne n’ira regarder de toute façon.

J’ai sorti de l’armoire un grand drap blanc. J’ai extrait Jeannine du fauteuil avec le plus grand mal, tellement elle pesait lourd. J’ai même failli plonger dans son cou quand j’ai tenté de la soulever la première fois. Je ne m’y attendais pas. Ça m’a fait tellement horreur que je me suis précipité dehors. J’ai tourné dans le jardin pendant une bonne heure comme un lion en cage avant de retrouver un semblant de calme et surtout la détermination d’y retourner. J’ai fini par l’allonger sur le drap, pas vraiment au milieu, mais tant pis. J’ai refermé le tissu sur elle et je l’ai ficelé comme j’avais vu faire en Turquie. Elle ressemblait à un gros saucisson mal emballé. J’ai dû encore la traîner jusqu’à la fosse, à raison d’une pause tous les trois mètres. Le drap s’est déchiré en dessous, il était temps que j’y arrive.

J’aurais voulu la déposer délicatement au fond du trou, avec des égards, mais j’étais seul, je ne vois pas comment j’y serais parvenu. Elle a commencé à glisser doucement avant de tomber d’un coup en heurtant la paroi. Mon linceul ne ressemblait plus à grand-chose. J’ai essayé de la coucher sur le côté, comme on fait chez nous. Et puis là, subitement, je me suis rappelé qu’elle aurait dû avoir la tête et le cœur tournés vers la Mecque. Ça m’était totalement sorti de l’esprit. C’est par où la Mecque ? Aucune idée. Et puis surtout, elle devait être catholique, elle. Comment trancher en pareil cas ? Décidément, je suis nul en croque-mort.

Bon, c’était le moment où je devais dire quelque chose. Je ne me rappelais aucune prière, aucun cantique, aucune sourate. Merci papa-maman de m’avoir élevé mécréant. Comment je fais, moi, à présent ? Je suis resté les bras ballants, épuisé, traversé par un frisson mauvais. La pluie a commencé à tomber, je devais faire vite. Alors, j’ai dit le seul mot qui m’est venu à l’esprit, le seul mot sincère en droite ligne du cœur : « Merci ». Mes larmes ont jailli à l’unisson de l’averse. J’ai eu l’impression qu’une foule pleurait Jeannine avec moi. Ça m’a réconforté.

Sans m’attarder, j’ai rebouché le trou à grands coups de pelle pour empêcher une mare de s’accumuler au fond, puis je suis rentré trempé, crotté, exténué. Je me suis effondré dans le fauteuil sans même enlever mes chaussures. Jeannine m’aurait passé un savon si elle avait vu ça. Et j’ai allumé la télé.

Retrouvez les aventures précédentes de Sébastien Mërcy.

2 réflexions sur “Sébastien improvise

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