Sébastien s’inquiète

Photo extraite du site https://www.sudinfo.be

Un soir comme un autre, au retour du boulot, je trouvai devant la porte une femme qui m’attendait. Comme elle portait une petite mallette, je crus que c’était une infirmière. J’ai failli lui dire « Vous arrivez trop tard », heureusement, je me suis retenu. Face aux gens, j’ai toujours des idées idiotes qui me traversent l’esprit. Ça doit être parce que je ne parle pas assez. Alors, c’est dans ma tête que les dialogues s’enchaînent, à côté des gens qui, eux, n’en soupçonnent rien. C’est un raffut parfois difficile à contrôler.

Donc, elle était là et, aussi surprenant que cela puisse paraître, elle m’attendait.
– Moi ?
– Oui, je viens pour le recensement.
– Le quoi ?
– Le recensement. On passe actuellement dans toutes les maisons du quartier pour savoir qui y vit, ceci afin de connaître exhaustivement la population du pays.
– Exhaustivement ?
– Oui, ça veut dire qu’il faut qu’on identifie tout le monde. Ici, par exemple… Je peux entrer ?

Je n’y tenais pas trop, mais elle avait du mal à sortir ses dossiers de sa mallette en restant debout devant la porte, alors je l’ai fait entrer. Elle a sorti plein de papiers sur la table de la cuisine, plusieurs stylos de couleurs différentes, puis elle a commencé à me poser des questions. La première m’a glacé :

– Mme Jeannine V. vit bien ici ? Elle est propriétaire de cette maison depuis 1960. C’est bien ça ? Vous êtes son petit-fils ?
– Oui.
– Oui, quoi ?
– Elle vit bien là.
– Très bien.
– Mais en ce moment, elle est un peu malade. Elle garde le lit.
– Je comprends. On ne va pas la déranger. Et vous, vous êtes ?
– Je suis…

J’ai traversé un moment d’hésitation, un blanc, un trou noir. Elle attendait ma réponse en suçotant son stylo bleu, l’air tranquille. Elle n’avait rien de menaçant, pourtant j’ai senti un danger imminent, comme si tout allait s’écrouler autour de moi. J’ai fini par ânonner :
– Oh moi, je suis juste un voisin. Je passe tous les jours voir si tout va bien. Je lui fais quelques courses, puis je repars.
– D’accord. Alors, je ne vous enregistre pas ici.
– Non, non, surtout pas !
– Eh bien, c’est fini, a-t-elle répliqué, sans paraître avoir remarqué mon affolement. Je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Peut-être que nous aurons l’occasion de nous revoir si c’est moi qui viens recenser votre logement, un de ces jours prochains.
– Peut-être.

Elle a remballé ses papiers et ses stylos dans sa mallette, et elle est repartie, satisfaite. La France venait de comptabiliser une habitante de trop, mais ça, elle n’en savait rien.

Un autre jour de la même semaine, j’ai eu droit à la visite d’un employé de la banque de Jeannine qui voulait savoir pourquoi sa pension de retraite continuait à s’accumuler sur son compte sans qu’elle ne dépense plus rien. « Je ne m’en plains, remarquez bien, mais avouez que c’est troublant. » Celui-là, je ne l’ai pas laissé rentrer. Je lui ai raconté que Jeannine était parti chez son fils, ce qui expliquait qu’elle soit devenue subitement si économe. Avant de repartir, il m’a laissé sa carte en me priant de la lui transmettre pour qu’elle le contacte à son retour. Il pourrait bien lui trouver un petit placement profitable pour faire fructifier l’argent qui s’accumulait sur son compte.

Ces deux visites m’ont paniqué. J’ai réalisé qu’il y en aurait forcément d’autres, que je ne verrais pas plus venir que celles-ci. Tiens, j’oubliais celle du plombier, furieux de faire le pied de grue devant la maison. « Ah enfin, me dit-il. Depuis le temps que j’essaie de la joindre Mme V. Elle ne répond jamais au téléphone. Elle n’est pas malade au moins ? Comprenez-moi, il faut que fasse la révision de sa chaudière. C’est inscrit dans le contrat de maintenance. Une fois par an. A cette heure-là, normalement, j’ai fini ma journée. Mais bon, allons-y, puisque vous êtes là. J’espère seulement que je ne vais pas tomber sur un os. Elle fonctionne bien, la chaudière ? » Celui-là, il n’avait pas besoin d’interlocuteur, il faisait la conversation à lui tout seul.

A partir de quand ces coups de sonde dispersés allaient-ils se condenser en un seul soupçon consistant ? Qui d’autre allait venir ? Combien de personnes, combien d’organismes avaient-ils un droit de regard sur la vie de Jeannine ? Et par ricochet sur la mienne ? Quels autres s’en mêleraient s’ils venaient à apprendre sa mort ? Encore, je pouvais m’estimer heureux que Jeannine n’ait depuis longtemps plus aucune relation avec ses voisins, sinon je devrais faire face à un défilé incessant.

Je vivais désormais en sursis, en ressassant une question : à partir de quand la police allait-elle intervenir ?

Retrouvez les aventures précédentes de Sébastien Mërcy.

Une réflexion sur “Sébastien s’inquiète

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