L’intrusion des images… et du réel

Je viens de découvrir un écrivain italien actuel, Andrea Bajani, à travers son troisième roman traduit en français : Toutes les familles, publié aux éditions Gallimard, dans une traduction de Vincent Raynaud.

Plus que la trame du récit, c’est le style de ce roman qui m’a frappé. Un style qui ménage l’irruption des images comme de la réalité d’une manière tout à fait inattendue.

Certaines métaphores s’inscrivent dans les phrases comme si elles faisaient partie intégrante des situations décrites, contribuant à donner aux faits et geste des personnages une dimension onirique, surréaliste tout à fait palpable :

« Lorsque nous nous disputions, nous fermions les fenêtres afin qu’on ne nous entende pas et nous soufflions dans l’appartement toute la colère qui était en nous. La pièce enflait sous la pression de notre rage, les murs s’incurvaient, la chambre devenait grotte, à chaque hurlement un souffle supplémentaire, les murs qui poussaient vers l’extérieur, le plafond qui montait. Alors nous pensions à la dame du dessus et à son petit-fils, qui soudain voyaient le sol gonfler sous leurs pieds. » (p. 11)

« Le jour où Sara est partie, ça se sentait. C’était un de ces jours où l’air vibrait pour tout le monde, un de ces jours empreints d’une fièvre contagieuse. C’est comme si on était traversé par le courant électrique, quelqu’un qui, le premier, reçoit une décharge, puis qui s’appuie sur son voisin, c’est de là que tout part. Et la décharge traverse l’un après l’autre tous les corps de la ville, rue après rue et immeuble après immeuble, elle se propage aux boutiques et aux marchés, aux piscines et aux restaurants, elle monte dans les bus et dans le métro, des hommes et des femmes qui s’embrassent, qui s’enlacent, et la décharge électrique qui les traverse, qui gagne les bancs des églises, les casernes et les bureaux de poste, puis elle pénètre dans les véhicules des auto-écoles, toujours cette décharge qui enfile un corps après l’autre comme on enfile les perles, puis pénètre dans les musées, dans les parkings souterrains, les hommes et les femmes qui se regardent, les visages parcourus de spasmes qui disparaissent aussitôt, et la décharge qui entre dans les gymnases où l’on pratique le judo, dans les bibliothèques et les maisons de repos, jusqu’au moment où, après avoir traversé toute la ville, cette irritation, cette décharge électrique, va s’épuiser au sol en un point unique. Elle le fait en sifflant, accompagnée d’une flammèche, et tout ce qu’il y avait en ce point devient poussière, s’il y avait de l’herbe il restera à jamais un trou. Ce jour-là, le point d’épuisement, c’était chez moi. » (p. 30-31)

« Dire Ton grand-père n’était qu’un désir, et dire Mon père était un fossé entre elle et moi, remonter le pont-levis au milieu d’une phrase. » (p. 34)

« Elles hurlaient des phrases nerveuses, élevant les mots par-dessus le bruit de l’aspirateur, sa voix qui se dégonflait quand elle éteignait, un gâteau qui retombe lorsqu’on ouvre le four trop tôt. » ((p. 198)

« Devant l’hôtel, on nettoyait les rues, le balai qui frottait l’asphalte et le couvrait de mousse. Un homme était assis dans le véhicule, je le voyais derrière les rideaux, un chapeau de paysan sur la tête, l’air de quelqu’un qui est occupé à récolter du blé au milieu d’une nationale. » (p. 251)

Le réel fait également irruption dans le récit d’une manière insistante qui brouille les limites entre les événements marquants qui surviennent et les perturbations mineures, voire sans rapport, qui les accompagnent ou les parasitent :

« [Mon père] était sorti de la maison exprès pour m’appeler, il parlait en descendant l’escalier, en même temps que ses paroles j’entendais sa respiration, il était un peu essoufflé, ses pas qui rythmaient la descente. (…) Il était arrivé en bas, j’ai entendu l’écho s’éteindre, l’air libre au-dessus de sa tête. Alors mon père s’est mis à parler plus fort, d’une voix plus claire, les voitures en fond sonore, de temps en temps il disait à quelqu’un Bonsoir, et un chien aboyait furieusement, on entendait ses griffes gratter en vain le ciment, sa maîtresse qui criait Tu ne retiens jamais la leçon. Peu après le chien a cessé, la dame a dit Tu vois, tu es sage quand tu veux. Là-haut un hélicoptère volait, le bruit qui s’éloignait, il s’apprêtait à disparaître puis il s’est rapproché. Mon père a levé la tête, j’ai entendu ses mots s’étirer, le cou tendu vers le ciel, lui qui me disait Ta mère ne veut pas accepter que les morts soient morts. » (p. 142)

« Elle s’est approchée de la réception [de l’hôtel], elle a parlé avec une des jeunes filles munies de badge, le bras sur le comptoir et un pied qui a glissé hors du sabot, elle s’est gratté un mollet, puis le pied est retourné dans le sabot. » (p. 199)

Il en résulte un récit épais, à la limite de l’opacité tellement il est chargé d’impressions, d’évasions mentales, comme de détails dissonnants, le tout contribuant à plonger le lecteur dans la difficile, la besogneuse quête de sens de personnages simples, dépourvus des artifices du langage. Il n’y a d’ailleurs quasiment pas de dialogues ; les quelques phrases dites ne se distinguent du récit par aucun guillemet. Pas de psychologie, aucun voyage intérieur, mais un trajet incertain, opiniâtre à la surface du monde, servi par un style puissant, alternativement rêveur et réaliste.

« Et donc, à présent, nous étions là, nous tentions d’atteindre le fleuve, Olga m’avait dit qu’elle n’était pas sûre que ce fût bien le lieu que nous cherchions. Et elle avait ajouté que, de toute façon, elle avait disparu depuis longtemps, l’eau qu’il y avait à l’époque. Ce qui revenait à dire qu’elle avait fini dans la mer, qui sait combien de fois elle s’était évaporée entre-temps, combien de fois les nuages l’avaient absorbée puis l’avaient fait pleuvoir sur la terre, qui sait sur quels champs elle était tombée, quelles plantes elle avaient nourries et qui les avait ensuite mangées, ces plantes, dans quels corps elle s’était glissée et quel sang elle avait envahi. » (p. 288)

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