Wash

« [Les Blancs] écrivent qui ils sont, ce qu’ils ont fait. Et pareil pour leur père, et le père de leur père. On met tout dans un livre, on le ferme et on le met sur une étagère. Juste pour savoir qu’il est là et dormir tranquille. On dirait que s’ils n’ont pas écrit leur nom quelque part, et qu’ils ferment les yeux une minute, ils pourraient disparaître.

Mais pas moyen d’écrire ça. Pas de livre où le mettre. Nous autres, on ferme les yeux le soir, et on se réveille le matin, sans avoir été écrits nulle part. Et pourtant, on ne disparaît pas. » (p. 18)

Cette voix est celle d’un esclave qui vivait au service d’un propriétaire terrien américain dans les années 1820. Elle a été recréée par Margaret Wrinkle dans son roman Wash, traduit en français par Anne-Laure Tissut (Editions 10-18, 2014).

Ce roman polyphonique plonge dans les expériences, les sentiments, les émotions d’esclaves et de propriétaires aussi divers les uns que les autres, nous faisant percevoir la complexité de cette relation de sujétion qui pouvait éprouver les maîtres autant que leurs sujets. La survie coûte que coûte de l’héritage africain ou, au contraire, son oubli résolu, les stratégies de résistance, de repli en soi jusqu’à l’aphasie, le recours à la magie, au monde des esprits, la fragilité économique des plantations, les liens affectifs qui se nouaient inévitablement et encombraient la morale des possédants, toute cette épaisseur de la relation maître-esclaves est incarnée par une poignée de personnages qui, à tour de rôle, racontent, commentent et interrogent ce qui leur arrive, chacun cherchant le moyen de s’en sortir le moins mal possible. Particulièrement Wash, l’esclave rebelle qui a enduré tant de souffrances au cours de sa courte existence.

« En fin de compte, il y a une façon d’abandonner sans perdre. Il faut trouver en toi quelque chose de détendu. Juste en deçà du point de rupture. »

C’était ma lecture de l’été, aux Antilles où la mémoire de l’esclavage est omniprésente. Une lecture particulièrement intense et suggestive.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.