Divorce végétal

L’arbre poussait au bord de la plage. D’année en année, il s’élevait vers le ciel avec l’assurance d’un postulat : je suis appelé par les hauteurs, je tutoierai les cimes, mes plus hautes branches crèveront les nuages. Orgueil de la jeunesse.

Arbre1Pour assujettir son tronc, toujours plus épais, plus lourd par conséquent, il arrimait des racines à la moindre saillie de rocher, les infiltrait dans les fissures à la recherche du maigre sol que la mer disputait au rivage. Car ce jeune colosse poussait inconsidérément sur une assise fragile. L’océan n’a que faire des ambitieux de la côte. Il sait que si les hommes ne les réduisent pas en mâts pour leurs navires, lui-même se chargera de les abattre le moment venu ; une tempête y suffira.

En attendant, les vagues ruinaient quotidiennement la côte, brouillant la limite entre la terre végétale et le sable, déchaussant les rochers et dénudant les racines de l’arbre. Au contact de l’eau salée et du ressac, elles se desséchaient, puis abandonnaient leurs extrémités aux vagues pour refouler leur sève plus profondément. Mais l’obstination de la mer ne connaît pas de limites. Jour après jour, elle infligeait des défaites aux racines qui, à force de rabougrir et de s’effriter, menaçaient la stabilité du tronc.

L’arbre les tança vertement, les rappela à leur devoir sans la moindre considération pour la guerre d’usure qui faisait rage à ses pieds. Il traitait les questions terrestres avec le mépris d’un être supérieur qui aspire à percer le ciel.

Arbre2Les racines conciliabulèrent toute la nuit et finirent par prendre une décision. Sans avertir le tronc ni sa ramure, inconscients de leur fragilité, elles effectuèrent un spectaculaire repli qui tordit l’assise de l’ensemble. L’arbre s’en indigna, percevant aussitôt le déséquilibre qui menaçait ses appuis. Mais les racines demeurèrent sourdes à ses protestations. Elles continuèrent à se vriller en direction de la terre ferme, découvrant au passage qu’elles se transformaient en branches à leur tour au contact de l’air. Un nouvel arbre, contourné, noueux, difforme, se développa au ras du sol, cependant que le fût principal vacillait et s’affaissait dangereusement vers le jusant.

Un divorce sans retour sépara les racines révoltées et le tronc désavoué. Un rocher, fort à propos, entrava sa chute, mais ne put l’empêcher de décliner comme un rêve déchu.

A présent, l’arbre à l’ambition inconsidérée gît sur le flanc. Son épaisse frondaison jonche le sol et, à marée haute, souffre d’asphyxie sous les vagues. Des algues s’y sont accrochées, le sable l’ensevelit et la livre à l’industrie invisible des fonds marins.

A l’opposé, les racines prolifèrent, lançant vers le ciel de nouvelles pousses, de nouveaux rejets. Un buisson luxuriant dame le pion au tronc abattu, il gagne en épaisseur et en densité ce qu’il ne pouvait atteindre en hauteur. La mer respecte ce nouvel ilôt de verdure qui concentre la terre autour de lui. Un équilibre s’est établi, celui de la fin et des moyens, synonyme de survie et de croissance.

Arbre3Plus jamais les racines ne se laisseront commander par le tronc.

Photos : Sylvain Maresca (plusieurs vues du même arbre au bord d’une plage de Guadeloupe)

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