Les ruines de la guerre

Photo : Sylvain Maresca
Photo : Sylvain Maresca

Un blockhaus à la dérive comme un navire qui sombre. Ces casemates construites pour durer mille ans, ces bunkers que les combats n’ont même pas atteints, ont subi depuis l’usure inlassable des éléments naturels qui, à l’instar d’un organisme vivant, rejettent les « corps étrangers ». Des corps armés, du béton armé qui, dans le cas présent, se voulait d’une résistance à toute épreuve. Et pourtant, la chape a fini par pencher, puis glisser vers la mer qui l’attend avec la patience de l’éternité. Elle seule sait compter en millénaires et encore, ce ne sont là que d’infimes gouttes dans le réservoir infini de son existence. Le blockhaus, que les humains n’ont eu ni le courage ni les moyens de détruire, finira récif sous-marin, les poissons s’y établiront sans mémoire et la guerre sera définitivement engloutie.

Gamin, j’aimais aller jouer dans les antres de ces monstres menaçants. Leur obscurité étroite me terrifiait en même temps qu’elle aiguisait ma curiosité d’enfant élevé dans les traces de la guerre. Même si mes parents ne m’en parlaient pas, l’époque bruissait de récits, de films héroïques. Le vocabulaire véhiculait encore au quotidien les humeurs revanchardes du conflit : on détestait les « boches », les « fritz », les « schleus ». Les blockhaus qu’ils avaient dû abandonner, mais dont ils encombraient encore nos plages, affichaient désormais une puissance dérisoire que nous aimions reconquérir sans coup férir. A l’insu de nos parents, nous partions les explorer sans jamais nous aventurer trop profondément par peur du noir, des relents d’urine et des gravats indistincts. On y improvisait des combats, on y fumait en cachette. Paradoxalement, on s’y sentait forts et protégés.

L’image de ce blockhaus à la dérive m’a rassuré sur la capacité d’oubli, sur la « résilience » de la Nature qui, prudemment, n’a jamais pris parti dans les guerres. Aujourd’hui, les fortins abandonnés de la dernière guerre portent des slogans confiants (« easy life »), deviennent parfois des lieux culturels comme à Nantes, comme si les jeunes générations n’y attachaient plus aucune connotation menaçante et qu’ils s’autorisaient à les investir comme des friches ordinaires. Il n’est que de voir l’ennui qu’affiche mon plus jeune fils à la perspective d’aller visiter avec son collège le Mémorial de Caen et les plages du débarquement pour mesurer combien la guerre a déserté leur imaginaire. Les blockhaus n’ont pas fini de s’enfoncer dans le sable.

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