L’ordinateur centenaire

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Photo : Sylvain Maresca

A l’âge de 100 ans, elle étrenne son premier ordinateur.

Enfant, elle a vécu la chute du tsar de toutes les Russies, à Riga où vivait sa famille. Elle en a surtout subi le contrecoup comme tant d’autres exilés éparpillés à travers l’Europe. L’Allemagne, la Pologne, la Belgique, le sud de la France pour fuir les armées d’Hitler, puis les États-Unis pour se mettre définitivement à l’abri.

Depuis 70 ans, elle est américaine, avec une reconnaissance infinie pour ce pays qui l’a accueillie. Mais elle a conservé sa culture européenne et juive. En plus du russe et de l’anglais, elle parle l’allemand et le français, . Elle adore la musique classique et ne connaît rien aux différents registres musicaux qui inondent les radios américaines. Elle vit sur la côte Est, est rarement allée en Californie, n’a guère visité l’intérieur du pays. Elle a longtemps vécu dans un quartier périphérique du nord de New-York où elle pouvait côtoyer des immigrants russes et trouver de l’excellent saumon fumé. Américaine donc, elle l’est comme tant d’autres Américains venus d’ailleurs : étrangers dans ce vaste pays d’étrangers.

Son véritable univers est le monde entier. Elle entretient des connaissances dans des dizaines de pays différents, parents, amis, relations diverses. Elle est allée enterrer son mari en Israël, mais a refusé de s’y installer. Trop de déracinements déjà. Tout au long de sa vie, elle a beaucoup écrit pour maintenir ces liens cosmopolites, téléphoné nettement moins, car cela coûtait trop cher. Les années 1990 lui ont offert ce confort inespéré de la communication électronique, sur une petite machine offerte par son fils. Aujourd’hui, il vient de lui acheter un véritable ordinateur pour qu’elle puisse bénéficier d’un large écran avec des caractères plus grands. Elle s’y est mise aussitôt.

Son esprit, alerte et curieux, est celui d’une jeune fille qui n’était pas destinée à endurer tant de soubresauts dans sa vie. Elle ne donne pas l’impression d’en avoir profondément souffert, mais ce n’est peut-être qu’une impression. Sa courtoisie sans faille et son humour en font une vieille dame attachante, mais qui la connaît vraiment ?

Elle suit régulièrement des cours à l’université et donne de son temps pour assurer du soutien scolaire. Comment les enfants à qui elle vient en aide pourraient-ils ne serait-ce qu’imaginer l’existence qu’elle a vécue ? Elle ne leur en parle pas. Elle leur tient compagnie sans autre perspective que d’approcher leur univers. L’ordinateur en fait naturellement partie. De même que les CD grâce auxquels elle écoute sa musique, après avoir usé tant de microsillons.

Elle se rend régulièrement au concert, à l’opéra dès qu’elle peut. Elle vient de découvrir les retransmissions en direct du Metropolitan Opera dans les salles de cinéma. Elle en raffole. Elle doit juste prendre un taxi pour s’y rendre car désormais le métro la fatigue trop. A 100 ans !

Qu’est-ce que vivre 100 ans, qu’est-ce que vivre aussi longtemps ? Lorsqu’elle aspire le soleil sur le bord de l’Hudson River, elle ne se pose pas la question. Elle a certainement dépassé ce genre d’interrogation. Chaque minute de sa vie lui est donnée, comme l’Amérique, mais aussi comme tout ce qu’elle a perdu de plus cher. Elle vit avec, le plein comme les manques, aujourd’hui comme hier, la seconde présente comme les cent ans qu’elle a déjà passés sur cette terre de jour en jour plus chaotique. Elle est plus vieille que le temps présent, mais plus jeune que demain. Elle traverse une sorte de jeunesse au-delà du grand âge, une candeur, une disponibilité prêtes à verser dans le néant d’un instant à l’autre.

Croit-elle en l’au-delà ? Anticipe-t-elle encore quelque chose de l’ordre du salut, de l’hypothèse, du pari ? Ou bien vit-elle entièrement dans le présent ? Le saura-t-elle quand il sera temps ? Cet instant, l’attend-elle, le voit-elle venir ? Ou bien se laissera-t-elle prendre par surprise ? L’ultime inattendu, le coup de poker définitif. Ou pas…

Pour l’heure, elle sourit, secoue ses vieux muscles qu’elle entraîne chaque matin et s’installe devant son ordinateur tout neuf pour regarder encore une fois le monde.

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