L’ordre, c’est la clé

Photo : Sylvain Maresca

Sitôt le repas terminé, je me lève et commence à ranger la carafe d’eau, le couteau à pain, les dessous de plat. Puis je passe mon assiette sous l’eau avant de m’attaquer à celle des autres convives qui devisent paresseusement dans le confort mental que leur procure la satiété. S’agit-il d’un dîner offert à des invités, je m’active aussitôt à la vaisselle comme il sied à un hôte attentionné. La besogne ménagère me coupe des conversations qui fleurissent entre eux, mais lorsque mes amis repartiront au moins n’aurai-je plus rien à faire. Quant à tout laisser pour le lendemain, il n’en est pas question. Les réjouissances n’ont qu’un temps.

Les couteaux se mettent à l’envers dans le lave-vaisselle, jamais la lame en bas. Il faut dégraisser les assiettes au préalable sinon elles ressortent mal lavées. Il y a toujours moyen d’en mettre davantage pour peu qu’on prenne la peine de bien ranger le tout.

Ranger, c’est la clé. Remettre les choses à leur place, toujours, sans exception, sinon…

Sinon ?

Sans ordre, on se perd. On s’égare dans la recherche des choses qu’on ne trouve pas là où on les attend. On s’épuise dans cette recherche inutile. On s’agace de cette fatigue.

« On », c’est moi : je m’égare, je m’épuise, je m’agace, et j’ai horreur de ça. Je veux pouvoir disposer de ce qui m’appartient, contenir mes possessions, être à moi-même entièrement.

Les autres m’en empêchent. Ils empiètent, ils déplacent, ils égarent.

« Les autres ? Qui sont les autres, pour vous ? »

L’homme en blouse blanche scrute mon visage comme si mes traits allaient répondre à sa question. Quant à moi, j’examine le fouillis qui règne sur son bureau. J’avance la main pour remettre un stylo en place. Je sens ses yeux qui suivent mon geste. Son désordre m’aspire. Je me lève et entreprends de rétablir la pile de ses dossiers, mais sa main arrête mon bras.

« Les autres, Monsieur Serrurier, qui sont les autres pour vous ? »

Que fait sa main sur mon bras ? Il devrait la ranger. Je ne vais tout de même pas le faire à sa place.

De sa main libre, il appuie discrètement sur un bouton. Deux infirmiers surgissent derrière moi. Fermement, mais sans élever le ton, ils me ramènent dans ma chambre. Vide, sans rien qui traîne. J’entends leur clé tourner dans la serrure.

Ils ont trouvé où me ranger.

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