Rêver

Photo : Sylvain Maresca

Laissons-nous emporter par les rêves lorsque le temps est venu. C’est toujours après : après l’effort, la fatigue, l’accablement ; après le sursaut, l’obstination, l’acharnement ; après les raisonnements, les rappels à l’ordre, les mises en demeure. Ça vient dans un glissement, une forme d’effacement, lorsque les contours s’estompent jusqu’à devenir cotonneux, sourds, épais. Le silence en constitue le préalable. On plonge dans des profondeurs liquides qui ne mouillent pas. On chute sans pesanteur ni vitesse, tel un mobile évanescent, délesté de la moindre densité. Réduit à un simple point dans l’immensité qui l’ignore. Scintillant néanmoins. Luciole des au-delà, projetée sans savoir où, mais résolue à s’y rendre, ne serait-ce que pour aller voir, pour se rendre compte par elle-même. En chemin, elle se perd, forcément, la cible est manquée, mais y en avait-il seulement une ? Sans visée, pas d’erreur. Toutes les destinations se valent.

Le rêve agence les bifurcations dans une géographie poétique. Du vécu, il fait un brouillon inlassablement révisé que truffent encore des myriades de fautes. Malmené à ce point, le langage accouche de traits de génie, aussi éphémères que renversants. On s’en souvient à peine car ils ne sont pas faits pour durer, pas plus que les bulles qui crèvent à la surface. Nos rêves patrouillent sous le courant, là où se mélangent des masses d’eau, où la vie prolifère. C’est une énergie libératrice, une forme inépuisable de gaspillage qui ne crée que pour s’oublier, tels des pas qui s’effaceraient aussitôt sur le sable. Le rêve n’attend pas qu’on s’en souvienne. Il éclaire, puis s’éteint, de même qu’on s’endort et qu’on se réveille, délesté, sans avoir rien perdu, des images conçues entre-temps. Une création sans but ni destinataire, ignorée des autres et même de soi le plus souvent. Incomprise certainement car son langage est obscur, labyrinthique, sans le moindre respect pour les rapports de temps, les degrés de vraisemblance, les liens de cause à effet. La pythie de Delfe infiltrée dans le cerveau de Descartes, un joyeux sabotage sans conséquence, un peu artefact dont nul ne parvient à s’inspirer vraiment, sauf s’il conserve encore une once d’imagination mythique, un écho même faible des vieilles croyances, des créatures prodigieuses et des présages bouleversants.

L’imagination des enfants, leur goût pour la magie et les histoires sans queue ni tête, un véritable petit théâtre de Guignol, prêt à rejouer ses farces de nuit en nuit en les assaisonnant de sauces nouvelles, d’épices au goût du jour. Un moulinet étourdissant, même lorsque le vent à son tour relâche et que tout élan se perd. Le rêve, une force entropique qui n’a besoin d’aucun concours, une fantaisie réelle, une plénitude instable, absurde, sans raison. A l’image de la vie.

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