Au-delà du rideau

Photo : Dids, provenant de Pexels

– Attends une seconde.

– Quoi encore ?, s’agace la veuve, déjà ébranlée par la disparition du corps de son mari.

– Ce n’est pas sa chaussure.

– Que me racontes-tu là ?

– Si, c’est bien une chaussure à lui, mais pas celle que je lui avais mise. Il portait les souliers vernis noirs qu’il affectionnait pour les jours de cérémonie. Qu’est-ce que ce mocassin vient faire là ?

– De grâce, mon fils, épargne-moi tes énigmes.

– Voilà pourtant un mystère de plus que nous allons devoir partager, ma pauvre mère : le seul élément physique qui nous reste de lui désormais est cette chaussure qui n’était pas là hier.

Elle se laisse tomber sur une chaise avec un tel abandon qu’il se précipite pour la soutenir, craignant pour sa vie. Mais non, son cœur bat encore, sourdement, au-delà de toute intention. Son fils se recule pour la regarder, n’ose plus rien lui dire et prend alors conscience qu’il va devoir affronter seul l’impasse dans laquelle ils se trouvent.

Enfant, il s’amusait à marcher dans les chaussures de son père. Aujourd’hui, son pied n’y rentrerait plus. Il contemple ce soulier qu’il a pris dans ses mains, caresse le cuir qui a fini par se mouler sur la difformité des orteils, ressent la vie, la longue vie qui s’est imprimée sur cette seconde peau. Il lui plaît de penser que son père est parti en courant et que, dans sa hâte, il s’est précipité à cloche-pied vers l’au-delà, propulsé par une impérieuse soif d’inconnu.

Il sort sur la terrasse et s’engage sur la pelouse encore humide de rosée. De ci de là, l’herbe écrasée qui commence à relever la tête permet encore de deviner quelques traces de pieds. Un mort qui chemine laisse-t-il son empreinte ? Les yeux rivés au sol, son fils suit la piste qu’il est peut-être en train d’inventer avec ses propres pas. Il ne se pose pas la question tellement il a envie d’y croire. Jusqu’à buter sur la seconde chaussure, abandonnée précipitamment dans une ornière.

Il court à présent car il est persuadé que son père s’est mis à courir. Il s’enfonce dans les taillis, enivré par les relents de décomposition qui fusent du tapis de feuilles mortes écrasé par ses semelles. Il croit savoir où il va, ne cherche plus de repères. L’étang l’arrête. « Quelle tombe parfaite », se dit-il en contemplant la surface de l’eau, posée et froide comme une dalle, minérale, fluide, insondable.

« On ne saura jamais ce qu’il est devenu. » Pourtant, la profondeur de ce mystère ne le trouble pas. Se découvrant au contraire plus rassuré que dépossédé, il revient lentement vers la maison où il trouve sa mère qui plante des bulbes de narcisses.

– Il sera heureux de les voir fleurir au printemps. Ton père aime tellement leur parfum.

« Chacun son leurre, chacun son malheur », soupire-t-il en s’éloignant discrètement.

Lire le début de cette étrange histoire : Le rideau.

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