Cent ans, sang d’encre

Photo : National Cancer Institute‘s Visuals Online

Cette année, mon père aurait eu 100 ans. Il s’est arrêté à 54. Je suis né en 1954, si bien que j’ai eu l’âge de sa mort en 2008. Cette année-là, j’ai écrit ce petit texte libératoire :

Le voilà passé ce cap du 4 août alors que j’ai 54 ans, comme lui cette année-là. J’ai réalisé il y a peu que j’endurais inconsciemment l’attente de cette date fatidique. Quelque chose en moi se ramassait, faisait le gros dos, comme si je n’étais pas sûr de m’en sortir mieux que lui, comme si je devais à mon tour passer par les tourments de l’agonie. J’en ai donc conclu que je serais débarrassé de ces mauvais tourments seulement si je survivais au jour où lui-même avait plongé dans la mort. Autrement dit, aujourd’hui, 4 août 2008. J’ai exactement son âge et je suis bien vivant. Plus besoin de m’inquiéter pour rien. Ma vie est devant moi, sans retenue, avec toutes ses promesses. Aujourd’hui est un grand jour.

Depuis quelques années pourtant, mon corps décline l’un après l’autre les désordres physiologiques dont mon père a souffert. Mon corps n’a que faire de mes déclarations d’intention, de mes fanfaronnades, de mes fantasmes de survivant. Il cultive une mémoire cellulaire avec une obstination biochimique redoutable. Il reprend à son compte des processus dégénératifs qui ne doivent rien au hasard, mais bel et bien à une hérédité qui, jour après jour, imprime sa marque sur mes organes. Atteint des mêmes symptômes que mon père, me voilà renvoyé à ses fragilités et à mes angoisses de 2008, au moment où je m’y attendais le moins.

Faut-il toujours marcher dans les pas de son père jusqu’à buter sur le même seuil que lui, se fissurer au même endroit, de la même façon, ou bien n’est-ce qu’une épreuve de plus sur le chemin de son propre accomplissement ? L’ultime détachement d’avec qui nous a précédé, dont nous avons reçu la vie, mais dont nous refusons qu’il nous transmette également la mort, une étape de plus dans un deuil qu’on croyait accompli depuis longtemps et qui resurgit inopinément sous forme de lésions et de tumeurs ?

Je me sens précédé, prévu, dirigé malgré moi comme une carriole qui ne parviendrait pas à éviter l’ornière. Où sont mes rênes, ai-je encore la main, puis-je commander à mes cellules comme on dirige son cheval ? Il faudra bien pourtant car sinon à quoi ma vie aura-t-elle servi si elle était déjà écrite, planifiée par le code génétique reçu dans mes cellules ?

Il faudra bien.

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