Migrations

Mur Mexique USA avec oiseau
Photo : apnews.com

Un bruit répétitif s’insinua dans l’esprit assoupi de Billy Sharpeye. D’abord en pointillé, il s’y établit bientôt avec insistance à mesure qu’augmentait son volume jusqu’à provoquer une décharge sonore proche d’une alarme incendie qui extirpa brutalement le dormeur de son sommeil.

– Qu’est-ce que c’est que ça ?, grommela Billy. Mais à peine avait-il formulé sa question qu’il connaissait la réponse.

Il sauta sur ses pieds, gagna son ordinateur qui n’était distant de son lit que de deux mètres, et lut le texte de la notification : « Migration des passirelles flavescentes ».

– Quoi, déjà ? On n’est que début mai pourtant. Pourquoi si tôt ?

Il chercha son téléphone pendant dix bonnes minutes avant de le trouver coincé derrière les cartons à pizzas qui encombraient son évier, évita de se demander pourquoi et composa le numéro de Miguel.

Miguel Clarividente dormait paisiblement malgré la chaleur qui avoisinait déjà les trente degrés. Il avait l’habitude. Il n’entendit pas la sonnerie de son téléphone, mais en perçut la vibration à travers l’oreiller. Croyant dans son rêve qu’un pince-oreille s’attaquait à son tympan, il se redressa brutalement en se frottant l’oreille dont ne tomba aucun insecte. Pas vraiment rassuré toutefois, il extirpa son téléphone et lut le nom de son correspondant.

– Quel emmerdeur, celui-là. Il a vu l’heure ? Qu’est-ce qu’il me veut encore ?

Il décrocha :

– Allo, Miguel ? Miguel, tu m’entends ? Tu dors ou quoi ?

– Oui, oui, Billy, je t’entends. Qu’est-ce qu’il y a ?

– La migration des passirelles flavescentes a commencé ?

– Pas que je sache.

– Alors pourquoi  j’ai cette notification sur mon ordi ? J’ai cru que le feu avait pris sous mon pieu.

– Simple précaution, j’imagine. Histoire de ne pas les rater. Avec la sécheresse actuelle, il est possible qu’elles aient commencé leur migration plus tôt. Il n’y a plus rien à manger pour elles de notre côté.

– Alors, il faut y aller sans perdre de temps, sinon on risque de les rater.

– Aujourd’hui ?

– Ne me dis pas que tu avais prévu autre chose. Tu ne fous jamais rien.

– Qu’est-ce que t’en sais ? Tous les Mexicains ne passent pas leur existence endormis sous un sombrero.

– Alors prépare-toi et rejoins ton poste dans une heure. Je veux être sûr de voir passer les premières.

– Ok, ok. J’arrive.

Miguel posa son téléphone en soupirant :  » Sept heures du matin, tu parles d’une heure pour aller bosser ! »

Côté américain, l’arrête du mur miroitait sous la lumière rasante du soleil, côté mexicain aussi. À ceci près que Miguel avait devant les yeux une muraille qui lui volait l’horizon, tandis que pour Billy, le Mexique n’avait jamais figuré l’horizon. Et puis, le Rio Grande coulait toujours de son côté. Il se posta sur la rive, ajusta ses jumelles sur un trépied et attendit.

– Tu les vois ?

– Non, répondit Miguel qui mangeait une tortilla achetée à la hâte avant de rejoindre son poste d’observation sur le toit d’une masure en ruine où il avait ses habitudes. J’ai bien peur qu’on ne se soit précipité pour rien.

– Pas sûr. Attendons.

La journée passa, s’étira plutôt sous la chaleur comme si le temps se liquéfiait, qu’il devenait visqueux, alangui, hésitant. Devait-il vraiment comptabiliser les heures une par une s’il fallait les supporter dans une telle fournaise ? Billy songeait à ces oiseaux si frêles qui chaque année se lançaient dans un exode proprement biblique pour échapper à la famine et gagner les feuillus denses sur les pentes océaniques de l’Oregon où ils se reproduiraient, avant de refluer à l’automne vers le Sud pour fuir la morsure mortelle du froid. Une existence d’à peine quelques mois, rythmée par le danger et l’acharnement à survivre.

De part et d’autre de la frontière, les deux comparses somnolaient quand une minuscule boule de plumes se posa sur la manche de Miguel. Il n’osa bouger, fier de son camouflage qui fonctionnait décidément toujours aussi bien. Il chuchota dans le micro de son téléphone :

– Billy ? Billy, tu me reçois ?

– Oui, Miguel, que se passe-t-il ?

– J’en ai une. Elle vient de se poser. Elle doit voler en éclaireuse. Je parie que d’autres vont arriver. 

– Ça veut dire qu’elles vont passer cette nuit.

– Probable.

– Tu vois qu’on a bien fait de venir.

– Effectivement, tu avais raison sur ce coup-là. Prépare ta vision nocturne, tu vas en avoir besoin. Je te préviens dès que je vois arriver le gros de la troupe.

– Bien reçu.

– Eh Billy, on n’est pas dans l’armée. Tranquille, il n’y a pas d’offensive en vue.

– On ne sait jamais.

La nuit était tombée depuis plusieurs heures, la chaleur aussi. Billy frissonnait sous sa chemisette.

– Allô, allô. Mosquito appelle Coyote. Coyote, vous m’entendez ?

– Arrête tes conneries, Miguel. Qu’est-ce qui se passe ?

– J’essayais juste de rester raccord avec ton trip de l’armée américaine en campagne.

– Tu me fatigues. Accouche.

– Elles arrivent. Je viens d’en voir passer un premier groupe.

– Elles sont combien ?

– Difficile à dire. Trente, quarante peut-être.

– Espérons qu’elles vont se poser sur le mur pour que j’aie le temps de les compter. Sinon, ça ne servira à rien. Il nous faut des données chiffrées, Miguel.

– Je sais, je sais, mais moi je n’ai que mes yeux. Je suis un pisteur, pas un comptable. C’est toi qui as les instruments pour les dénombrer.

– Heureusement qu’il y a ce mur, tu vois. Depuis qu’elles l’ont découvert sur leur route, chaque fois les passirelles s’y sont posées pour souffler un peu. C’est devenu une sorte d’aire d’autoroute pour oiseaux migrateurs. Une vraie chance pour nous.

– Le mur, une chance pour nous ? C’est comme ça que tu le vois ?

– Objectivement, c’est un atout pour l’observation ornithologique. Tu ne peux pas le nier. D’ailleurs, qu’est-ce que je te disais : ça y est, elles se posent, les unes après les autres. Génial ! Accordez-moi deux minutes, les filles, que je vous scanne. Putain, quel pied ! Ça, c’est de la science en action.

Miguel pensa lui faire part de son point de vue sur le mur, mais il se ravisa. Dans ces moments-là, et même en général, Billy était tellement obsédé par les oiseaux qu’il était absolument inutile d’essayer d’élargir son champ de vision.

– Merde, qui c’est ces mecs sur le mur ? Qu’est-ce qu’ils foutent là ? Ils vont les faire s’envoler. Barrez-vous, bandes d’abrutis !

Miguel coupa son téléphone. Sur les ferrailles pour béton transformées en échelles de fortune, il regarda les migrants qui escaladaient le mur.

Soudain, un coup de feu claqua dans la nuit. La panique s’empara des ombres qui refluèrent en se piétinant.

– Il ne manquait plus que ça, hurla Billy. Pourquoi vous tirez sur les oiseaux, espèces de tarés ? Vous ne savez pas que c’est une espèce en voie de disparition ?

Désertant son poste d’observation, il courut comme un possédé vers l’origine de la détonation. Derrière son fusil à lunette, un homme allongé à couvert le visait.

– Arrête-toi, connard, si tu ne veux pas finir en passoire.

– Quoi ? Qui êtes-vous ?

– Les Chacals de White Church.

– Les chacals de quoi ?

– D’où il sort, celui-là ? T’as jamais entendu parler des Chacals de White Church, la seule milice qui assure une protection efficace de la frontière ?

– Vous avez fait fuir le vol de passirelles flavescentes que j’étais en train de compter. Pourquoi leur avez-vous tiré dessus ?

– Il te manque une case ou quoi, mon bonhomme ? Le mec, il croit qu’on tire sur les piafs ! Et puis d’abord, t’es qui toi ?

– Billy Sharpeye, de l’Amicale ornithologique d’El Paso.

– « Sharpeye » ! C’est une blague ? Parce que dans le genre bigleux… Alors, écoute-moi bien Billy : tu vas me faire le plaisir de remballer ton matos et de déguerpir rapidos parce que, nous, tes moineaux, on s’en fout. On chasse un tout autre gibier, si tu vois ce que je veux dire, et on n’a pas envie de se faire emmerder par le chef des piafs. Sinon, on sera obligés de te bourrer le cul de plomb. Tu m’as compris ?

Incapable de sortir le moindre son, Billy recula pas à pas, n’osant pas leur tourner le dos. Il trébucha sur un buisson et manqua s’affaler dans la poussière sous les rires de commando.

– Une dernière précision, l’ami des passe-muraille : tu ne nous as jamais vus. D’ailleurs, tu n’es jamais venu ici. Si jamais tu te répands sur ce qui s’est passé ce soir, je peux t’assurer que c’est autre chose que tu répandras. Pas besoin de te faire un dessin. On est bien d’accord ?

Billy hocha la tête et s’éloigna. Il retrouva avec peine son matériel, le remballa en tremblant, puis regagna sa voiture. Assis au volant, les mains agitées de soubresauts incontrôlables, il regarda, hébété, l’envol en rafales des oiseaux que précipitaient les coups de feu, ponctués par les cris et les gémissements des fantômes repoussés du mur. Une balle ricochant sur la carrosserie lui rappela opportunément qu’il n’avait plus rien à faire ici.

De l’autre côté du mur, Miguel rentra chez lui d’un pas lourd. Il venait de perdre son boulot. Jamais il n’avait envié aussi douloureusement l’énergie éperdue des passirelles.

2 réflexions sur “Migrations

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