Y’a pas de mal

Photo : Roger Karisson

– Je pose votre café sur la table.

– Oui, pas de souci.

– Vous voulez du sucre ?

– Non merci. Y’a pas de mal.

Je viens de passer plusieurs heures en compagnie d’un jeune homme qui ponctuait la plupart de ses réponses d’un « Y’a pas de mal » absolument hors de propos. Quel mal aurait-il pu y avoir à lui apporter un café, à lui proposer du sucre ? Notre interaction se déroulait sans accroc, comme en sont encore capables deux inconnus appelés à se côtoyer en mobilisant les ressources de savoir-vivre inculquées par leur éducation. Aucune tension palpable, aucun mot de trop. Sinon, justement, ces expressions récurrentes qui jettent le trouble en laissant supposer que le mal a été évité de justesse, que les soucis ont été conjurés encore une fois.

« Pas de souci », « pas de problème », ‘t’inquiète », etc. : autant d’expressions ressassées de nos jours dans les conversations les plus anodines, qui ont remplacé « d’accord », « ok », « c’est bon », et autres interjections brèves et positives qui manifestaient une adhésion, un acquiescement sans arrière-pensée.

Le déni est un faux accord : la négation qu’il inclut dans sa formulation signale que le pire a été évité, que le pire était possible, qu’il serait même l’état normal des choses. « Y’a pas de mal » ne signifie pas que tout va bien, mais que, pour cette fois, le mal a été conjuré, que son emprise envahissante a été repoussée. L’emploi de cette expression désabusée infuse la certitude sourde que le mal, les problèmes et les inquiétudes qu’il suscite, structurent le cadre dans lequel se déroule notre vie et que notre unique espoir désormais est d’échapper, ne serait-ce qu’un instant, le temps d’un café, aux effets de ce mal tant redouté.

L’Autre, celui que l’on croise, que l’on rencontre, le passant, la vendeuse, le passager du bus, tous ces inconnus sont les porteurs du mal qui couve. Nous les abordons contraints et forcés en redoutant le pire. Aussi, quel n’est pas notre soulagement lorsque, contre toute attente, nous les croisons sans anicroche, voire en découvrant chez eux une amabilité inattendue. Alors, au lieu de les remercier sans détour, ce que nous ne savons plus faire – chat échaudé craint l’eau tiède -, nous les gratifions d’un « Y’a pas de mal’, comme un pauvre animal qui lèche ses blessures. Blessures imaginaires, nourries de rumeurs, de news, d’échos infondés, puisées à un sentiment d’insécurité impersonnel, mais partagé à l’envi, à  ce fonds commun de malaise, de mal-être qui nous fragilise au-delà de toute raison. Nous sommes devenus des victimes imaginaires, des victimes de notre imaginaire. « Y’a pas de mal » n’est que la balise clignotante, crachotante, de notre défiance viscérale, prise de court par les démentis que lui oppose encore parfois l’humanité à quoi elle ne parvient plus à croire.

Une réflexion sur “Y’a pas de mal

  1. Merci Sylvain ! Dans « y’a pas de problème », il y a déjà et d’abord effectivement le mot « problème »…

    Merci pour cette belle analyse que je partage. Laurent

    J'aime

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