Le jour avant le bonheur

C’est le titre d’un court roman d’Erri de Luca – un roman court, mais dense et marquant.

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Il restitue les années de formation d’un orphelin napolitain, qui vit seul dans un obscur réduit, élevé pour ainsi dire, entouré à tout le moins d’attentions quotidiennes par Don Gaetano, le concierge de l’immeuble. Nous sommes dans les années de l’immédiat après-guerre, encore marquées par le souvenir vif de l’occupation allemande, du débarquement allié et de la libération de la ville. Une cachette, que l’enfant découvre par hasard, recèle en particulier la mémoire d’une présence clandestine et du courage des gens ordinaires.

La dizaine d’années qui séparent ce garçon de l’âge adulte sont racontées sans fioritures, avec intensité, ce qui n’exclut ni les drames, ni l’embrasement de l’amour. Un pauvre gamin abandonné cherche son chemin avec avidité, guidé par ce concierge aussi seul que lui, qui l’aime sans le dire. Ils parlent beaucoup, tout en jouant aux cartes, et de leur conversation surgissent des éclats de poésie, inhérents au dialecte napolitain, à l’imagination populaire et à cette humeur rêveuse dont l’auteur pare son personnage.

« Au milieu du golfe était ancré un porte-avions américain, tout autour une centaine de petits bateaux à voile faisaient la course entre les bouées. Avec toute la mer qui les entourait, ils se pressaient dans un espace étroit. Les histoires de don Gaetano aussi étaient nombreuses et tenaient dans une seule personne. C’était parce qu’il avait vécu en bas, disait-il, et que les histoires sont des eaux qui vont au bout d’une descente. Un homme est un bassin de recueil d’histoires, plus il est bas plus il en reçoit. » (p. 44)

Erri de Luca joue avec les chausse-trapes de la langue, les hiatus, les contresens provoqués par l’affrontement entre le napolitain du petit peuple et l’italien des messieurs du Nord. Il se moque avec délectation des joutes verbales qui chaque jour mettent aux prises des voisins particulièrement aventureux dans leur conversation.

« Le mastic frais de la vitre neuve sentait la cire et le caoutchouc. La morue dégageait une odeur épicée, les pensées étaient du linge qui séchaient. » (p. 121)

La poésie sourd des choses du quotidien, alimentée par les méditations de cet enfant qui ne peut que s’interroger sur la vie qui est la sienne, tout en esquivant les questions fondamentales – qui le frapperont néanmoins à l’improviste. Il grandit et s’interroge.

C’est très beau, très simple, puissant, grave, mais sans pesanteur.

« Quand on l’étudiait à l’école, l’univers était une table dressée pour des invités munis d’un télescope. En fait, il s’étendait à l’œil nu et ressemblait à un mimosa en mars, avec ses grappes fleuries, surchargé de points nébuleux, jetés pêle-mêle dans le feuillage, serrés au point de cacher le tronc. » (p. 52)

Erri de Luca, Le jour avant le bonheur, Paris, Gallimard, 2010 – traduit de l’italien par Danièle Valin.

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