A quelques jours d’intervalle, j’ai vu deux spectacles que tout oppose : d’un côté un opéra, de l’autre un seul en scène.
La Chauve-souris est une opérette composée par Johann Strauss sur un livret de Richard Genée et Karl Haffner. Elle déroule en deux heures et quinze à un rythme d’enfer une intrigue guignolesque qui puise aux ressorts du marivaudage et de la satire sociale. La production présentée à Nantes réunissait sur scène neuf chanteurs et chanteuses, une comédienne, six danseurs et danseuses, ainsi que 24 choristes ; dans la fosse, les 43 musiciens de l’orchestre national de Bretagne. Elle a été conçue et mise en œuvre de concert par un metteur en scène, un chef d’orchestre et le directeur du chœur. Sans compter les décors, les costumes, les lumières, la communication, etc. On est là devant un spectacle collectif dans lequel chacun se met au service de l’ensemble pour faire naître chez le spectateur une euphorie communicative.
Aux antipodes de cette super-production, le spectacle Je demande la route repose entièrement sur les épaules de Roukiata Ouédraogo, une comédienne d’origine burkinabé qui raconte le parcours qui l’a conduite de son pays natal, le Burkina Faso, jusqu’en France où elle mène une carrière de comédienne et d’humoriste. Elle en a écrit le texte qu’elle interprète seule sur scène, en s’aidant de quelques accessoires, d’un peu de musique enregistrée et de quelques effets de lumière. Quasiment pas de décor. Ici, la magie opère grâce à l’abattage de l’interprète à qui il suffit de modifier sa mimique ou sa posture pour incarner les divers personnages qui peuplent son histoire. Économie de moyens et richesse expressive sont les clés de son spectacle.
Quelques jours après la représentation de la Chauve-Souris, Télérama a publié un dossier sur la crise de l’opéra en France. On y apprend en particulier que chaque représentation est déficitaire, quand bien même elle est donnée devant une salle comble, ce qui était le cas à Nantes. La plupart des scènes lyriques de l’Hexagone en sont réduites à sabrer dans leur programmation, à délaisser les créations, à réorienter leur offre vers des propositions musicales moins coûteuses. La fermeture pure et simple menace plusieurs d’entre elles. Cet art vivant qui fait appel à tous les autres est devenu un gouffre financier que les subventions publiques ne peuvent plus maintenir à flot.
Depuis des années déjà, on constate que les spectacles proposés sur scène mobilisent de moins en moins d’interprètes. Certains virtuoses de la mise en scène comme Alexis Michalik se suffisent de quatre à six comédiens pour donner vie à une vingtaine de personnages. Ou quand l’imagination scénique vient opportunément au secours des budgets vacillants du théâtre. La conséquence logique de cette diète financière chronique est la multiplication des seuls en scène : un interprète assure à lui seul la dramaturgie du spectacle. Quand cette formule est une réussite artistique, que le public répond présent, elle présente un indéniable intérêt économique. Cela fait six ans que Roukiata Ouédraogo joue son spectacle à travers toute la France. Nul doute qu’il a atteint et même largement dépassé le seuil de rentabilité.
Pour autant, je ne crois pas que la contrainte économique suffise à expliquer la vogue de ces propositions limitées au face-à-face entre un interprète unique et le public. Il s’y joue autre chose. Dans Je demande la route, Roukyata Ouédraogo livre ses souvenirs, raconte ses multiples expériences de vie. Tout ce que les spectateurs reçoivent est filtré par sa vision du monde. Une histoire à la première personne. Or, c’est peut-être là ce qui se joue de plus important dans la prolifération des seuls en scène, dont la manifestation la plus évidente en même temps que la plus médiatisée est offerte par ces innombrables spectacles d’humoristes qui viennent nous parler d’eux, de leurs angoisses, de leurs plaisirs, de leurs rapports aux autres. Ce sont à proprement parler des « One Moi Shows ».
L’individu est devenu le personnage central, exclusif. Il se suffit désormais à lui-même. Le spectacle vivant calque son imaginaire sur la réduction de la société à une collection d’individus, tous convaincus de leur valeur unique, voire de leur talent. L’économie y trouve son compte, mais pas forcément la magie, la force communicative, l’énergie collective, qu’on attend d’un spectacle vivant.


Une analyse bien pertinente il me semble (j’aime beaucoup pour ma part l’opéra, ce spectacle total qui mobilise tant d’énergies réglées souvent à la perfection). Laurent.
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