La force éphémère

La scène s’annonce comme l’attaque classique d’un monstre échauffé par son instinct destructeur. Il vrille son regard sur sa proie, son ennemi – mais qui ne l’est pas à ses yeux ? –, et crache instantanément des spirales de feu. La géhenne qui jaillit de sa gueule s’élabore dans la forge de ses poumons où, selon une physique inhumaine, se mêlent des souffles de vie et de mort.

Il est à son ouvrage, il a été créé pour ça. Notre imaginaire ne saurait le concevoir autrement que dans cette besogne implacable qui dévaste. Ce n’est pas un prédateur – d’ailleurs, de quoi se nourrit-il ? C’est un destructeur, la forme animale d’une puissance d’anéantissement. Nous l’avons imaginé ainsi pour qu’il n’ait pas d’état d’âme, qu’il n’hésite pas à carboniser sa victime. Nul ne saurait l’en empêcher. Il ne se soucie jamais des conséquences.

Certains contes pour enfants, toutefois, lui cherchent une rédemption, un sursaut de compassion susceptible d’éteindre le feu qui le consume. Car n’est-il pas la première victime de sa cruauté ? Le dragon, un monstre qui souffre ? Foutaise ! Il ne souffre pas plus plus qu’il n’éprouve le moindre sentiment. Il est le feu, la haine et la mort. Rien de saurait l’attendrir.

L’attendrir sans doute pas, mais le repousser, annuler sa force de destruction ? Peut-être.

Par la plus fragile des poussées, celle de milliers d’insectes condamnés à vivre seulement quelques heures, des éphémères embrasés par leur unique nuit d’amour qui s’élèvent dans le ciel du soir avec l’appétit irrésistible de la vie qui se régénère.

Ils ont éclos dans la journée et déployé pour la première fois leurs ailes transparentes, d’abord timidement, surpris par l’immensité du monde, puis de plus en plus fébrilement sous l’effet de l’urgence que leur impose la brièveté de leur existence. En quelques heures, il leur faut apprendre à vivre, découvrir l’amour, assurer leur descendance… et mourir. Ils ne passeront pas la nuit.

Alors ils vibrionnent dans l’air tiède du soir au point de noyer le paysage sous l’opacité impalpable de leurs ailes lancées dans une pulsation qui ne s’achèvera qu’avec l’épuisement du petit matin.

Attirée par le souffle chaud du dragon, leur colonne rencontre le feu qui s’abat. Deux forces impérieuses s’affrontent. Les pertes se comptent par milliers chez les éphémères qui ne cessent pourtant d’affluer, propulsés par la vie dans sa profusion.

Ils s’offrent à la mort en croyant brûler d’amour. Aucun ne comprend ce qui lui arrive, aucun n’est en mesure d’éviter cette extase en forme de suicide, aucun ne survivra pour raconter ce qui s’est passé au cours de cette nuit sans lendemain.

Bientôt, les deux flux s’annulent. Et pour finir, le monstre, surpassé par le nombre, renonce, tandis que les éphémères jonchent le sol comme chaque été, à l’aube, au terme de leur frénésie amoureuse.

Inspiré par un dessin original de Noé Maresca.

4 réflexions sur “La force éphémère

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