L’enfant qui entendait le son des mots

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« Leçon démo », ça ne veut rien dire. Ou c’est une leçon ou c’est une démo.

Mais je n’ai jamais dit « démo ».

Tu ne fais que ça, dire des mots. Tu ne t’entends pas parler ?

Et toi tu n’entends pas ce que je dis.

On n’est pas jeudi, mais dimanche.

Aïe aïe ! C’est impossible d’avoir une conversation suivie avec toi. Tu entends tout de travers.

Tom fixa sur moi un regard qui se passait de commentaire. Il paraissait profondément choqué, comme si je venais de proférer une énormité ou, pire, de porter atteinte à l’intégrité de sa personne.

Regarde-moi bien, articula-t-il lentement. Tu me vois là ? Je suis en face de toi, on est d’accord ? (J’acquiesçai.) Alors comment pourrais-je entendre de travers ?

Son raisonnement était imparable. Je tentais une autre approche :

Le problème vois-tu (il s’ébroua, sous le coup d’un vif agacement), c’est que tu prends tout au pied de la lettre.

Quel pied, quelle lettre ? On en train de se parler, pas de faire des mots croisés. Je ne vois aucun texte, ni aucun escalier d’ailleurs, pas même un mur.

Qu’est-ce qu’un escalier ou un mur viennent faire là-dedans ?

On est au pied d’un escalier ou au pied du mur, mais pas au pied de la lettre. Depuis quand les lettres ont-elles des pieds ?

Ce fut à mon tour de resté figé par la stupeur.

Remarque, ajouta-t-il avec malice, ce serait bien si les lettres savaient marcher. On leur dirait où aller et elles s’écriraient toutes seules. Évidemment, on ne pourrait pas éviter les erreurs de destination. Tant mieux d’ailleurs, ça composerait des mots nouveaux.

Les caprices de tes oreilles s’en chargent déjà.

D’accord, je le reconnais : je ne me nettoie pas les oreilles très souvent, mais de là à y laisser traîner des mots !

Voilà que tu recommences.

Qu’est-ce que je recommence ? J’ai l’impression, au contraire, que notre conversation piétine.

Forcément, tu butes sur chaque mot.

A propos de ballon, tu ne veux pas qu’on ailler jouer au foot plutôt ?

C’était une bonne idée. Le ballon impose sa course sans dire un mot : c’est une sacrée qualité. Heureusement que je n’ai pas écrit « sans mot dire », pour donner plus de cachet littéraire à mon histoire. Qu’est-ce que je n’aurais pas entendu ?

Pourquoi tu maudis ce pauvre ballon qui ne t’a rien fait ? Le cachet, c’est pour soigner ta migraine ?

A tout prendre, je préférerais une graine entière.

Il s’arrêta net dans sa course, me regarda avec pour une fois un réel intérêt et repartit en trottinant, l’air de dire :

Tu commences à faire des progrès.

(Ecrit pour Noé qui a une oreille très inventive.)

Photographie : Sylvain Maresca

5 réflexions sur “L’enfant qui entendait le son des mots

  1. Je l’ai découvert lors de perfectionnement à l’anglais. Première semaine de cours: écouter des champs grégoriens avec des modulations de fréquences extrêmes… Surprises et effets garanties

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