Ruissellement couleur jaune

imgp0627-version-blogSon camion est jaune, mais d’un jaune évasif, si l’on peut dire, tant la rouille le mite de toute part. Sur la plate-forme arrière se trouve repliée une sorte de grue qui sert à hisser des tuyaux, de gros tuyaux souples par lesquels on injecte du béton dans des emplacements difficiles d’accès. C’est un engin de travaux publics.

Le conducteur le gare le long du trottoir, près d’une bouche d’égout, pour le nettoyer à grande eau. Le jet jaillit serré contre la tôle encore vaguement jaune et déjà ocre de rouille. L’homme asperge la machine de bon cœur, sans oublier la cabine qu’il a soigneusement fermée. Il s’applique également à décrasser les éléments de tuyaux entassés à l’arrière. Dès qu’il a introduit le jet par une extrémité, un torrent jaunâtre déborde par l’autre, qui éclabousse la chaussée de la rue. Les voitures font un écart pour l’éviter. Un à un, il passe les tuyaux en revue, parfois par les deux bouts, et chaque fois il en sort une eau chargée. Du coup, il repasse entièrement le camion au jet pour éliminer les souillures de cette lessive de béton. Il est bien obligé. De loin, la rouille semble toujours plus accrochante, le jaune plus menacé encore, mais il est évident qu’inondée cette machine lui paraît plus propre.

Lorsque, enfin, il a coupé l’eau, il en vient à s’occuper de sa personne. Il grimpe sur le marchepied, une jambe en appui, l’autre tendue en arrière, pour fouiller dans la cabine à la recherche de ses chaussures. Puis il redescend sur le pavé et entreprend d’enlever son bleu de travail qui est trempé jusqu’aux genoux. Un roulement d’épaules décroche le haut : apparaît sa chemise, en gros coton quadrillé de rayures blanches qui éclairent son buste de traînées de lumière. La fermeture éclair est à présent ouverte jusqu’en bas. Petit à petit, le bleu glisse sur les jambes et découvre le pantalon noir qu’il porte en dessous. Il ôte une botte et reste en équilibre sur un pied tout en saisissant l’une de ses baskets qu’il ajuste à l’autre pied en se tortillant. Puis il en noue les lacets, la semelle posée sur le bleu qui traîne à terre. Les mêmes contorsions lui sont nécessaires pour se débarrasser de la seconde jambe et enfiler l’autre soulier. A présent, le vêtement humide et les bottes font un amas sur le sol, mais il n’en a cure : il s’emploie à serrer le nœud de sa chaussure posée sur le garde-boue. Il finit tout de même par ramasser ses oripeaux, tire une jambe du bleu qui s’était retournée à l’intérieur, essaie un instant de le mettre en pli, puis, de guerre lasse, il lance le tout en boule derrière le siège de la cabine. Ses bottes, il vérifie qu’elles ne renferment ni eau ni caillou avant de les expédier, du même geste aérien, rejoindre le bleu dans un recoin de l’habitacle que l’on devine encombré d’un fatras secret.

Pour l’heure, c’est sa propre tenue qui lui importe. Il défait sa ceinture et ouvre son pantalon – la scène se déroule en pleine rue – pour y remettre les pans de sa chemise bien comme il faut. Il effectue aussi cette flexion des jambes qui permet à certains hommes de retrouver leurs aises dans leur culotte. Puis il reboucle sa ceinture. Mais la braguette est restée ouverte. Car voici qu’il contourne le camion pour se diriger vers le trottoir et là, juste derrière la cabine, dans le renfoncement qui la sépare de la plate-forme arrière, il se met à pisser paisiblement contre l’engin qui ruisselle.

Photo : Sylvain Maresca

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