La farandole

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Elles se tenaient bien droites, serrées les unes contre les autres, décidées à ignorer fièrement la blessure, bravaches même. Leurs couleurs claironnaient la vie qui pourtant les fuyait à chaque instant. Elles leur permettaient de croire que c’était sans importance, qu’elles pourraient même survivre ou que, au pire, elles succomberaient magnifiquement. Leurs pétales étaient lustrés comme de la soie indienne, teintés d’un violet indigo qui, de la base au sommet, devenait plus rouge, flamboyant. On aurait dit un concentré de feu, un brocart livré aux flammes. Le bouquet palpitait de ces contrastes de couleurs en dépit de la rigidité des tulipes, hiératiques, hautaines. On pouvait y percevoir une protestation dans les formes, la véhémence distinguée d’une agonie à la japonaise, digne et résolue.

Rien ne semblait bouger. Le bouquet était figé dans sa magnificence un peu froide, trop belle pour inspirer la moindre émotion. Les fleurs paraissaient ignorer le temps et ses menaces. Imperceptiblement toutefois, leurs corolles s’entrouvrirent. En périphérie tout d’abord où la pression exercée par les autres tiges était moins forte. Au fond apparurent des pistils noirs entourés d’étamines jaune paille. L’intérieur des pétales était plus clair, comme si l’absence de lumière les avait affadis. L’envers des fleurs se découvrait peu à peu, empreint d’une faiblesse perceptible. La rigidité des hampes, des feuilles s’amollissait, rongée par une lassitude, un découragement de fantassin privé de renfort. La sève les désertait, sans que l’eau du vase parvînt à les régénérer. On vit certaines tiges se courber et déverser sur le guéridon une poudre pâle. A leur tour, les fleurs du milieu s’abandonnèrent. Les premiers pétales tombèrent.

Du jour au lendemain, comme s’ils s’étaient donné le mot, ils chutèrent en masse, dépouillant les fleurs jusqu’à la dernière, réduites désormais à des élancements squelettiques, vains et dérisoires. Ce foin fut enlevé prestement pour faire place nette, le vase vidé et lavé. Il resta sur la pourpre du tissu une farandole de pétales délavés, que traversait la lumière du jour finissant, éclats d’une vie éphémère, dernière danse avant le grand vide, immobilité légère et frémissante, sensible au moindre souffle, prête à s’envoler comme le papillon posé sur la pierre, ou l’âme qui se déleste du corps et virevolte encore un instant avant de disparaître dans l’éther sans limite.

Photographie : Sylvain Maresca

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