Epitaphe

« Vivant, j’aimais la vie.
Mort, la mort m’aimera. »

Photo : Sylvain Maresca
Photo : Sylvain Maresca

Mon père aima la vie, c’est certain, au point de refuser de se soigner. En dépit du cancer qui le rongeait, il ne voulait pas devenir malade, s’installer dans cet état végétatif et dépendant, cette demi-vie qui prolonge l’existence en la restreignant, le corps affaibli qui, pour s’économiser, tend vers l’immobilité sans parvenir à calmer l’esprit aux abois, en prise permanente avec le train des douleurs et son chargement d’angoisses. Il résista, s’efforça de profiter de la vie qui lui restait, et fut emporté, encore jeune, par la maladie en quelques mois.

« Mort, la mort m’aimera », croyait-il. Comment la mort pourrait-elle nous aimer, elle qui ne fait que nous ravir quand bon lui semble ? Son amour est à sens unique. Elle nous veut sans partage, sans attendre. C’est de l’amour vache car elle sait qu’elle aura le dernier mot. Mais qu’attendre de la mort après le décès ? Je ne parle pas de l’au-delà, du surnaturel, encore moins du Paradis. Je ne cherche pas à esquiver la question en misant sur une autre vie après. Non, je suis mort, cadavre inerte dans mon tombeau, quelles attentions puis-je attendre de la mort ?

J’imagine un arbre planté sur ma tombe qui, à mesure qu’il croît, plonge des racines qui m’enlacent si serré que je deviens racine à mon tour. J’imagine une vie grouillante qui s’empare de moi comme une caresse insistante. J’imagine toute une chimie microscopique qui assure le transfert de mes substances vers la nature qui les aspire, un foisonnement qui me dilue. J’imagine mes os qui se dégagent, se dessèchent, deviennent pierres dans le sol caillouteux, vestiges pour le temps long de l’histoire des hommes. J’imagine ce travail incessant qui s’occupe de moi, ce soin infini qui me replace dans le grand Cosmos.

Est-ce de l’amour pour autant ? La question serait plutôt : notre besoin insatiable d’être aimé sera-t-il comblé un jour ? Et sinon, parviendrons-nous jamais au grand détachement ? Il n’est pas sûr que la mort nous l’apporte non plus. Elle nous lie encore à ceux qui nous survivent, nous entrons dans leur mémoire qui nous déforme, nous réinvente, transmet de nous autant d’éclats, de fragments qu’il se forme de souvenirs. Nous ne cessons pas d’exister, sauf que nous ne nous appartenons plus. Quand s’effacera définitivement la trace de notre existence ? Disparaîtrons-nous un jour ? La mort, décidément, ne s’en soucie guère. C’est une exécutante qui tranche, puis se détourne. De là à nous aimer…

La servante au grand cœur

La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse,
Et qui dort son sommeil sous une humble pelouse,
Nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs.
Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs,
Et quand Octobre souffle, émondeur des vieux arbres,
Son vent mélancolique à l’entour de leurs marbres,
Certes, ils doivent trouver les vivants bien ingrats,
A dormir, comme ils font, chaudement dans leurs draps,
Tandis que, dévorés de noires songeries,
Sans compagnon de lit, sans bonnes causeries,
Vieux squelettes gelés travaillés par le ver,
Ils sentent s’égoutter les neiges de l’hiver
Et le siècle couler, sans qu’amis ni famille
Remplacent les lambeaux qui pendent à leur grille.

(…) Baudelaire, Les Fleurs du mal.

Pour une magnifique interprétation de ce poème de Baudelaire par Léo Ferré.

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