La côtelette

Deux femmes discutent dans un train de banlieue.

– Vous avez des nouvelles ?
Non, aucune.
Rien, pas un mot ?
Rien du tout.
Ils vous ont même pas téléphoné ?
Pensez donc !
Ils vous ont peut-être appelé quand vous étiez pas là.
Impossible, j’ai pas quitté la maison. Avec tout mon ménage à faire.
Donc, ils ont pas appelé.
Puisque j’vous le dis. Si ça se trouve, ça leur est même pas venu à l’idée.
Oh quand même, ils savaient bien que vous attendiez après.
Entre ce qu’ils savent et ce qu’ils font…
Mais alors, vous savez pas s’ils vont venir demain.
– Ben non, j’en sais rien du tout.
Ils auraient pu vous passer un coup de fil, quand même.
A qui le dites-vous.
Qu’est-ce que vous allez faire ?
Pour demain, s’ils ont obtenu le pont de l’Ascension, sûr qu’ils viendront pas.
Et pourquoi pas ?
Ils vont pas se déranger deux dimanches de suite. Ils préféreront aller se balader.
C’est sûr qu’au mois de mai, c’est pas les ponts qui manquent.
On s’demande même quand les gens travaillent.
Mais, justement, avec un pont de trois jours, ils ont le temps de venir vous voir et de partir en vadrouille après.
Ils verront que la vadrouille, eux.
Si c’est pas malheureux.
C’est comme ça, faut s’y faire.
Tout de même, ils auraient pu vous téléphoner. C’est pas très gentil.
Bah, vous savez, ils sont comme ça les gosses aujourd’hui.
Ils sont durs.
Oui, et pas commodes. Tenez, l’autre samedi, quand ils sont venus déjeuner.
Ils étaient venus un samedi ?
Oui, oui, ça les arrangeait mieux ce jour-là, plutôt que le dimanche.
C’est pas prévu comme ça d’habitude.
Non, mais ils s’en fichent, c’est pas eux qui font à manger. Ils arrivent quand ça leur chante, ils mettent les pieds sous la table et puis voilà.
Ils se croient au restaurant.
On dirait bien. Donc, on était à table. Le petit, il m’a sorti un de ces trucs.
Quoi donc ?
Attendez, ça va me revenir. Sur le moment, j’en suis resté sonnée.
Qu’est-ce qui s’était passé ?
Je ne sais plus quelle remarque je lui avait fait sur sa manière de se tenir. Parce que faut voir le sans-gêne de ce petit monsieur.
C’est vrai que les manières et eux, c’est pas passé par la même porte.
Donc, je lui dis : « Antoine, enlève les doigts de ton nez. »
Il fait ça à table ?
Oh, il peut faire bien pire, mais bon… Donc, je lui dis : « Antoine, enlève les doigts de ton nez. »…
C’est quand même la moindre des choses.
Et lui, il me répond du tac au tac… Il me répond…
Qu’est-ce qu’il vous a répondu ?
Une expression à eux.
Faut dire qu’ils ont un de ces vocabulaires. Pour les comprendre parfois.
Là, c’était on ne peut plus compréhensible. Ça voulait dire : « Va te faire voir, vieille chouette ! », en plus vulgaire, en beaucoup plus vulgaire.
Non, c’est pas possible !
Mais si, puisque j’vous l’dis. Mais quel mot il a employé ? Ça m’a tellement horrifiée que, tenez, je suis incapable de m’en souvenir.
Ça par exemple.
Alors, sa mère elle a fait mine d’être désolée, parce qu’elle a bien vu combien j’étais choquée.
On le serait à moins.
Celle-la, quand je l’ai vue minauder comme ça, je crois que ça m’a mise encore plus en pétard. Du coup, j’ai fait aussitôt celle que ça n’avait pas touchée du tout. Vous pouvez pas savoir ce qu’elle m’agace quand elle essaie de me ménager. Je sais bien qu’elle me déteste.
Mon Dieu, on peut dire que vous avez pas de chance avec vos enfants.
Pour lui rabattre son caquet, j’ai dit d’un air dégagé : « Laissez, c’est pas grave. C’est juste le jargon qu’ils emploient aujourd’hui. »
Ça a dû la scier.
Elle, oui.
Mais…
Eh bien, vous me croirez si vous voulez, c’est mon Serge qui l’a mal pris.
Comment ça ?
Il a cru que j’en avais rien à faire de son gamin puisqu’il pouvait sortir n’importe quelle énormité à table sans que je réagisse.
C’est à lui de le corriger, pas à vous.
Ça devrait, mais son fils, il lui passe tout. Et la mère, c’est pas mieux.
Alors faut pas s’étonner.
Si je fais une remarque au petit, il le prend comme un reproche.
Et si vous dites rien, il croit que vous vous en fichez.
Exactement.
Y’a pas moyen d’en sortir.
J’en sais rien. Je sais plus comment faire.
Qu’est-ce qui s’est passé alors ?
Eh bien, Serge, il s’est vexé et il a plu rien voulu manger.
Plus rien ?
Non rien.
Faut dire que lui, quand il se bute.
Je leur avais fait des pâtes avec de la viande hachée dessus.
Oh, c’est bon ça.
D’habitude, il en raffole. Vous savez, je fais revenir la viande hachée dans la poêle, puis je la mets sur les pâtes.
Avec de la sauce tomate !
Oui, oui, avec de la sauce tomate.
Moi aussi, j’adore les pâtes préparées comme ça. Les pâtes à l’italienne, qu’on les appelle. Et vous rajoutez du gruyère râpé ?
Non, parce que Serge, il a toujours détesté le fromage.
Voyez-vous ça.
Dès tout petit, il faisait la grimace à chaque fois. Alors on a laissé tomber.
Et il y est jamais venu.
Non, il a toujours ça en horreur.
Même sans gruyère râpé, c’est bon tout de même les pâtes à l’italienne.
Et pour aller avec, j’avais fait des côtelettes.
– B
en dites donc, vous les aviez gâtés.
Donc, j’apporte les pâtes et les côtelettes sur la table. Le petit, il se jette dessus…
C’est un vrai sauvage, celui-là !
… mais mon Serge, lui, il a pas voulu de sa côtelette. C’est comme ça que j’ai vu qu’il était vexé.
Tout de même.
Je me suis affolée. Je lui ai dit : « Mais, Serge, prends une côtelette. » Il m’a répondu entre ses dents qu’il avait pas faim.
Avoir préparé tout ça pour rien.
J’ai insisté, mais il s’est braqué encore plus. C’est tout juste s’il a accepté de prendre un peu de pâtes.
Faut dire que les pâtes comme ça, qu’est-ce que c’est bon !

Les deux femmes descendent du train et s’éloignent sur le quai.

– Il a même pas mangé de la tarte aux pommes.
Pas du tout ?
Enfin, juste un petit bout pas plus grand que ça. Alors que lui, d’habitude, vous savez ce que c’est…
Avec le gabarit qu’il a.
Il a tôt fait de tout dévorer.
Surtout les desserts.
Et les sucreries, je ne vous en parle même pas…

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