Les airs du temps

En entendant les hommages unanimes rendus à Charles Aznavour à la suite de son décès, j’ai réalisé que je ne l’avais jamais écouté. Bien sûr, comme tout le monde, je connais l’air de quelques-unes de ses chansons les plus célèbres, mais rien de plus. Enfant, dans les années soixante, son nom ne me disait rien. Il fallut la rencontre dans une maison de repos – je devais avoir dix ans – avec une jeune fille qui ne jurait que par Aznavour pour apprendre son existence et entendre un de ses titres. Découverte sans lendemain : je préférai bientôt Claude François et les Beatles.

Il y a quelques jours, un documentaire consacré à Jean Ferrat m’a inspiré une toute autre nostalgie. Je connaissais ses plus grands titres sans avoir pour autant l’impression de les avoir explicitement écoutés. Y avait-il un de ses disques chez mes parents ? J’en doute. Quant à la radio, elle diffusait France Musique du matin jusqu’au soir.

A quoi tient donc ma familiarité avec Ferrat ? Comment en suis-je venu à grandir avec ce chanteur sans avoir besoin, pour ainsi dire, de l’écouter ? Comme s’il avait fait intimement corps avec l’air du temps, avec l’air que je respirais.

Jean Ferrat chantait Aragon. Mon père récitait Aragon qui lui prêtait ses mots pour exalter son amour. La légende amoureuse de mes parents se lovait dans sa poésie. Au delà, Ferrat, Aragon, le Parti communiste, c’était tout un. Ferrat était LE chanteur de mon oncle, le communiste de notre famille. Sa voix a retenti de nouveau l’an dernier lors de ses obsèques. Moins affiché, mon père allait tout de même prêter main-forte aux militants communistes du quartier pour tenir le bureau de vote dans mon école à l’occasion des élections. En colo, on chantait Vingt et cent lors des veillées (de même que des chansons de Brassens, que je connaissais pas plus qu’Aznavour).

J’imagine que, baigné dans un tel climat où l’idéologie politique nous transportait en musique, je m’attardais dans la rue sur les affiches qui annonçaient les galas de Jean Ferrat, sur les pochettes de ses disques dans les vitrines des magasins, alors que je ne prêtais aucune attention à l’actualité d’Aznavour. Ferrat représentait une figure publique assimilée dès mon enfance, autant de chansons imprimées dans ma mémoire sans que j’en aie eu conscience. Il appartenait à la culture commune en même temps qu’à ma culture la plus personnelle.

Entendre aujourd’hui les premiers accords de Que serais-je sans toi ? ou de La montagne me plonge aussitôt dans une émotion nostalgique, aussi agréable que triste, ravive des sentiments de l’enfance lorsque le monde nous advient sans qu’on le recherche, matrice profuse dans laquelle chacun pioche d’une façon purement intuitif. Même si je connais La  bohême ou Emmenez-moi, aucun de ces succès ne m’inspire de tels sentiments. Ils n’ont jamais fait partie de mon bagage. Ce sont de simples chansons comme il s’en fait tant.

« Et si tout recommençait.. ». (Jean Ferrat)

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